Du Moyen Atlas aux dunes de Merzouga, l’exceptionnel hiver sous le froid et la neige

Par Jaouad MDIDECH – leconomiste.com – 14/08/2018

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Le désert de Merzouga sous la neige (Ph. JM)

C’est un hiver exceptionnellement neigeux et froid qu’a connu le Maroc en ce début d’année 2018. Même dans l’Anti-Atlas, de Ouarzazate jusqu’aux dunes de Merzouga, une région habituellement épargnée, il y a eu des chutes de neige. Dans la province d’Ifrane, la température a affiché -7 °C dans la nuit du 8 février. Les autorités ont du mal, avec 11 chasse-neige, de déneiger les voiries. Le prix du bois, principal combustible de chauffage, a atteint dans cette région 1.200 DH la tonne.

Un froid et des neiges exceptionnels, partout sur les plateaux et les montagnes, dans le Rif, le Haut et le Moyen Atlas, et même dans l’Anti-Atlas jusqu’au Sahara du Tafilalt, une région en général épargnée des neiges hivernales.

Le Maroc grelotte sous le froid depuis janvier dernier, et les chutes de neige, les plus importantes que le Maroc ait connues depuis des dizaines d’années, ont atteint leur pic entre le 3 et le 9 février dernier. Avec les conséquences matérielles et psychologiques sur des populations entières qui vivent dans des conditions précaires, dont le premier souci est de se couvrir, de trouver de quoi se réchauffer pour résister au gel.

«Nos enfants n’ont jamais vu la neige de leur vie»

En ce début février, notre voyage commence à Aoulouz, une petite ville du Souss-Massa-Drâa, à 85 km de Taroudant. Là où nous passons, dans les villes et les villages: de Talliouine, Taznakht jusqu’au désert de Merzouga dans l’Anti-Atlas; d’Errachidia jusqu’à Ifrane dans le Moyen Atlas, c’est le même sujet de conversation des populations : la neige et le froid.

Déjà au mois de janvier, des photos et des vidéos envoyées sur les réseaux sociaux montrant des images prises sur le vif de villes et de régions couvertes de neige, comme Ouarzazate ou Tinghir (rarement touchées pourtant par ce phénomène climatique), ont fait le tour du Maroc et du monde. Ce 4 février, sur notre route entre Ouarzazate et Kalâat Megouna, quelque 94 kilomètres, nous rencontrons de larges éclaircies, mais sur les deux bords de cette route nationale, des plaques de neige résistent encore au soleil.

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«La petite Suisse», comme on se plaît à appeler Ifrane, n’a jamais mérité cette appellation que cette année. Le soir tombant, nous rencontrons en effet une ville couverte de bout en bout de neige, les camions chasse-neige sont à pied d’œuvre pour libérer la voie à la circulation des automobilistes (Ph. JM)

A Tinghir (région Drâa-Tafilalet), le souk hebdomadaire qui se tient dans cette ville le lundi, le plus important de la province, «n’a pas pu avoir lieu le 30 janvier, les villageois, leurs camionnettes et leurs montures qui y viennent habituellement vendre leurs produits ou s’y approvisionner, ont été bloqués par la neige», nous fait part un guide touristique. Autour de la ville de Tinghir se dressent les deux chaînes de montagne: le Haut Atlas et ses gorges de Todra, et l’Anti-Atlas et son Jbel Saghro, toutes de blanc vêtues. Même le désert de Merzouga, où la pluie est une denrée rare, n’a pas été épargné par ces chutes de neige.

Nous y étions le 6 février: au bord de la route goudronnée entre Rissani et le centre de Merzouga, une quarantaine de kilomètres, des flaques d’eau résistant encore aux infiltrations du sable pierreux, témoignent de cette neige et de ces pluies exceptionnelles.

Hamid, le propriétaire d’une auberge sur les dunes de sable, un quinquagénaire, nous certifie qu’il n’a pas vu la neige tomber dans sa ville qu’une seule fois dans sa vie, il y a un peu plus de 30 ans de cela. «Nos enfants non plus n’ont jamais vu la couleur de la neige dans leur vie, c’est la première fois, cette année, qu’ils la voient et la touchent de leurs mains. Ils en étaient ébahis et ils s’en sont donnés à cœur joie».

Mais c’est dans le Moyen Atlas où les chutes de neige ont été les plus abondantes. De Midelt à Ifrane, quelque 160 kilomètres, les paysages s’offrant à notre regard étaient tous enneigés, et les routiers, en voitures ou en camions, doivent être encore plus vigilants pour éviter des accidents dus au verglas et au glissage. Nous trouvons quelques axes carrément bloqués à la circulation des automobilistes, les gardiens en service baissent la barrière pour bloquer la route aux voyageurs.

«Il faut faire vite, à la nuit tombée le verglas devient
dangereux»

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Flaques d’eau de pluie sur la route reliant Rissani et Merzouga (Ph. JM)

C’est le cas de la route nationale N°13, fréquemment utilisée par ces derniers, menant de la localité de Zaida (30 km de Midelt) à Ifrane via Tamehdit et Azrou. Nous avons appelé la direction des routes du ministère du Transport, qui a mis un service 24h/24 pour informer les voyageurs qui l’appellent pour s’enquérir de l’état des routes, qui nous apprend que cette route est en effet bloquée.

Pour se rendre à Ifrane, un chauffeur de taxi qui a l’habitude de sillonner les routes du Moyen Atlas, hiver comme été, à qui nous avons posé la question, nous conseille d’emprunter la route Midelt-Boulmane, «et il faut le faire vite, à la nuit tombée le verglas devient dangereux, et il est déjà 16 heures», nous intime-t-il.

Nous avons dû prendre cette route, longue de  135 km, dans un état délabré, par crainte de rester bloqué à Midelt, car la météo annonce encore de la neige pour le lendemain. La télé et les radios nationales émettent des flashs spéciaux pour avertir sur les précipitations à venir et sur l’état des routes.

«La petite Suisse», comme on se plaît à appeler Ifrane, n’a jamais mérité cette appellation que cette année. Le soir tombant, nous rencontrons en effet une ville couverte de bout en bout de neige, les camions chasse-neige sont à pied d’œuvre pour libérer la voie à la circulation des automobilistes. Des murets de neige d’un demi-mètre sont érigés par les étraves des déneigeuses, sur les deux bords de la route.

Les cèdres sont couverts de blanc de la tête au pied. La nuit du 7 au 8 février, la température a chuté à moins 7 °C. Malgré cette neige, ou plutôt grâce à elle, cet hiver, il ne fait pas plus froid que les années précédentes. «Le mois de janvier de l’an dernier, le thermomètre a chuté à -18°, et il n’y avait pas, ou très peu, de neige, cela n’a rien à voir. Au contraire, lorsqu’il neige, il fait moins froid et c’est tant mieux, il y aura plus d’eau dans les sources et plus de touristes dans la ville, ne serait-ce que pour le ski à Michlefen et jbel Habri», estime Nabil, le gérant d’un gîte d’étape, que nous avons interrogé. Pendant les hivers rigoureux, quand les chutes de neige sont très abondantes, comme cette année (entre 50 cm et un mètre dans certaines régions du Moyen Atlas), les autorités de la ville ont du mal à maîtriser l’état des routes, et apporter soutien aux populations nécessiteuses bloquées dans leurs villages. Ifrane est une province composée de 10 communes, dont 8 rurales et 2 urbaines (Ifrane et Azrou) et une population de 150.000 habitants, «il faut des moyens matériels et logistiques importants pour faire face à la neige. Chaque année, nous alertons les autorités pour qu’elles se préparent à l’avance. Il y a des efforts, mais il faut en déployer encore davantage pour éviter le pire, des douars sont déjà isolés et nécessitent une intervention rapide», avertit Mohamed El Khoulani, acteur associatif et président de «l’Observatoire provincial de presse et d’information». Notre interlocuteur se plaint d’abord d’un manque d’équipements pour faire face à ces chutes abondantes de neige. La ville dispose de 11 chasse-neige, qui ne sont pas tous en bon état, or il en faut, selon lui, au moins une vingtaine, des déneigeuses performantes, rapides et efficaces, capables jour et nuit d’évacuer la neige des voiries.
Cela étant, toutes les communes de cette province ne disposent pas de déneigeuses, seules Ifrane et Dayt Aoua en ont, même Azrou (à 25 km d’Ifrane), une ville aussi peuplée qu’Ifrane, n’en dispose pas. «Et pourquoi ne pas recourir, pour combler ce déficit, à de simples camions et des tracteurs munis d’étraves, faire appel à des chauffeurs expérimentés en la matière, car ceux en fonction en manquent terriblement?» s’interroge El Khoulani.

On ne s’étonne pas avec ce peu de moyens que des routes soient coupées et des douars entiers isolés du reste du Maroc, à court de provisions alimentaires de base comme le lait en poudre pour les bébés, les couvertures, et du bois pour se chauffer.

Du 4 au 8 février, toutes les routes menant à Ifrane ont été coupées, des voyageurs et des habitants dans la région se rendant à leur travail à Ifrane «ont dû passer la nuit dans leurs voitures, sous la neige, à la belle étoile», continue notre interlocuteur.

Nous nous sommes déplacés au siège de la délégation de l’Entraide nationale pour rencontrer le délégué et lui poser des questions sur l’aide que cet organisme devrait donner aux populations vulnérables pendant l’hiver, peine perdue, le délégué nous informe-t-on, est en réunion, et il ne peut nous recevoir avant lundi 12 février.

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Restes de neige entre Ouarzazate et Tinghir (Ph. JM)

Le plus grand défi des populations et leur premier souci, ici, à Ifrane et région, et dans tout le Moyen Atlas, quand la neige et le froid s’installent, est d’avoir un combustible pour se chauffer, sinon c’est la congélation assurée, or tout le monde n’a pas les moyens de s’en procurer.

Se chauffer coûte cher: une tonne de bois de feu, le moyen le plus utilisé (avec le gaz), pour la cheminée ou le fourneau, coûte ce mois de février plus de 1.200 DH la tonne (entre 600 et 800 DH en temps ordinaire), «et il peut atteindre les 1.300 DH, voire 1.500 DH si ce froid continue encore», renchérit Nabil. Sachant que chaque ménage peut consommer jusqu’à 5 tonnes de bois de feu pendant la saison hivernale. Faites le calcul. Quelques foyers extrêmement démunis n’ont d’autre choix que de braver la neige à la recherche dans la forêt de quelques bûches et brindilles perdues.

A cause de cette consommation débridée du bois, c’est la forêt du cèdre qui en pâtit, quelques ONG et syndicats alertent les autorités locales et leur proposent de faire des pressions sur les régies de distribution d’électricité pour réduire, pendant l’hiver, le coût de ce dernier, pour que la population puisse s’en chauffer, et préserver ainsi le patrimoine forestier. Et le risque d’une nouvelle consommation effrénée de bois de feu et d’augmentation de son prix est sérieusement envisagé: déjà les prévisions météorologiques annonçaient de nouvelles chutes de neige à partir de la nuit du jeudi 8 février.

Le matin du 9 février (vendredi), Ifrane et régions sont très rapidement ensevelies sous la neige, les automobilistes ont du mal à en débarrasser les toits de leurs véhicules et parviennent tant bien que mal à les démarrer pour les voitures dont les moteurs ne supportent pas le froid glacial.

                                                                   

Anfgou craint le scénario de 2007

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Deux douars, situés entre le Moyen et le Haut Atlas, ont particulièrement été touchés par les conséquences de cette vague de froid et de neige exceptionnel: «Anfgou» et «Aghdou». Dans le premier (2.700 mètres d’altitude), qui a connu, rappelons-le, le drame jamais oublié (cf. «Le monde oublié d’Anfgou» du 10 janvier 2007).

Ce village était sorti tragiquement de l’anonymat. Le 20 décembre 2006, un message est transmis au gouverneur: «Regret de vous informer du décès de 8 enfants». Quelques jours plus tard, une trentaine de victimes succombent à cause du froid.

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Le 10 janvier, L’Economiste publie un reportage-photos sur «Le monde oublié de Anfgou». Exclusives et choquantes, ces images ont montré la détresse d’un village «du Maroc inutile». Sur place, L’Economiste a été le témoin de la vie des ces «oubliés» du développement, dénués de tout, même de l’essentiel.

Dix ans plus tard, les choses ne semblent pas avoir changé. Selon les villageois, relayé par le quotidien arabophone Akhbar Al Yawm (dans son édition du jeudi 8 février), la neige a atteint dans certains endroits 4 mètres, et nombre de produits alimentaires sont épuisés. «Nous sommes complètement isolés depuis 11 jours, s’il n’y a pas intervention rapide, nous allons droit vers une véritable catastrophe humaine. Quant au bétail, c’est une autre affaire», a averti Benaissa Moulay, un habitant du douar.

                                                                   

Le SOS des habitants des montagnes

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Au moment où la «coalition civile de la montagne» et «l’association Hadaf de Boulmane» ont tenu une conférence à Rabat, vendredi 9 février, pour alerter l’opinion publique sur les difficultés qu’affrontent les populations des montagnes suite aux chutes de neige, 900 établissements scolaires à travers le Royaume n’ont pu accueillir leurs élèves à cause du mauvais temps.

Elles se situent surtout dans ces zones montagneuses, à Drâa-Tafilalet, Midelt, Ouarzazate, Tinghir, région de Marrakech, de Safi, à Al Haouz, Béni Mellal, Khénifra, Azilal, Fès, Meknès et Chefchaouen. Quant aux conférenciers de Rabat, ils revendiquent plus de justice et d’égalité pour les 7 millions de Marocains qui habitent les montagnes. Mohamed Dich, coordinateur national de cette coalition, a pourfendu dans cette conférence la manière dont l’Etat marocain traite les populations des montagnes.

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La vague de froid et de neige que connaissent plusieurs régions du pays, a-t-il clamé, a démasqué les failles en infrastructures dont souffrent les zones montagneuses. C’est «l’Etat, qui en est le principal responsable, et non pas les gouvernements qui se succèdent», a-t-il accusé. C’est lui le responsable «si les routes sont coupées et les déneigeuses en panne.»

En matière scolaire, ces acteurs associatifs dénoncent «la faiblesse des infrastructures de base» dans les zones montagneuses, d’où «la mauvaise qualité de l’enseignement et la déperdition scolaire qui touche en particulier les filles.» Même chose en matière de santé, dénonce le mémorandum revendicatif présenté par la coalition.

Pour preuve, «des médecins nouvellement formés qui considèrent leur affectation dans les zones montagneuses comme une espèce de punition. Les professionnels de santé qui y sont déjà installés cherchent, eux, la première occasion pour partir à cause de l’incapacité de l’Etat à assurer les conditions de leur stabilité».

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Auteur : Michel Terrier

Un ancien d'Agadir revenu au pays.

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