Scandale du « Lancet » : 3 articles


RÉTROPÉDALAGE

Hydroxychloroquine : trois des quatre auteurs de l’étude du Lancet se rétractent

par lexpress.fr – 04/06/2020

L'étude en cause, qui pointait un risque de décès accru, avait conduit dans le monde entier à l'interruption d'essais cliniques sur l'hydroxychloroquine.

L’étude en cause, qui pointait un risque de décès accru, avait conduit dans le monde entier à l’interruption d’essais cliniques sur l’hydroxychloroquine. – afp.com/Damien Meyer

La prestigieuse revue médicale The Lancet avait déjà pris ses distances mercredi avec l’étude très critiquée qu’elle a publiée sur l’hydroxychloroquine.

Trois des quatre auteurs de l’étude controversée publiée dans le Lancet sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine contre le Covid-19 ont demandé la rétractation de l’article, a annoncé la revue The Lancet ce jeudi soir.

« Nous ne pouvons plus nous porter garant de la véracité des sources des données primaires », écrivent les trois auteurs au Lancet, mettant en cause le refus du quatrième, patron de la société les ayant collectées, de donner accès à la base de données.

La prestigieuse revue médicale The Lancet avait déjà pris ses distances mercredi avec l’étude très critiquée qu’elle a publiée sur l’hydroxychloroquine, en reconnaissant dans un avertissement formel que « d’importantes questions » se posent à son sujet.

Un retentissement mondial

Publiée le 22 mai dans The Lancet, l’étude concluait que l’hydroxychloroquine n’est pas bénéfique aux malades du Covid-19 hospitalisés et peut même être néfaste. Sa parution avait eu un retentissement mondial et des répercussions spectaculaires, poussant notamment l’OMS (Organisation mondiale de la santé) à suspendre les essais cliniques sur l’hydroxychloroquine contre le Covid-19.

Mais finalement, après de nombreuses critiques mettant en cause la méthodologie de l’étude, y compris de la part de scientifiques sceptiques sur l’intérêt de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19, l’OMS a annoncé mercredi la reprise des essais cliniques avec cette molécule.

Les critiques mettaient en particulier en cause les données sur lesquelles se fondaient l’étude (96.000 patients hospitalisés entre décembre et avril dans 671 hôpitaux, récoltées) récoltées par la société américaine Surgisphere, dirigée par le quatrième auteur Sapan Desai.

« Nous avons lancé une analyse indépendante de Surgisphere avec l’accord de Sapan Desai pour évaluer l’origine des éléments de la base de données, confirmer qu’elle était complète et répliquer les analyses présentées dans l’article », écrivent les trois autres auteurs dans le texte publié par le Lancet.

Mais Surgisphere ayant refusé de transférer la base de données en raison des accords de confidentialité avec ses clients (les hôpitaux à l’origine des données), les experts missionnés « n’ont pas pu conduire une revue indépendante et nous ont informés de leur retrait du processus d’évaluation par les pairs », ajoutent-ils.



Ce qu’on sait de Surgisphere

par Guillaume Bayre – bfmbusiness.bfmtv.com – 03/06/2020 (extrait)

Surgisphere aurait obtenu les données de 95% des patients nord-américains

L’étude précise que la date de fin du recueil des données était le 14 avril. Or à cette date, calcule James Todaro, le nombre total de personnes hospitalisées pour l’Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada et Mexique) n’était que de 67 000, ce qui signifie que la firme aurait réussi à recueillir le consentement pour 95% des cas. Un exploit, d’autant plus que les auteurs indiquent que les données de cette région proviennent de 559 hôpitaux seulement – autrement dit la firme aurait recueilli les données d’une écrasante majorité des patients auprès de seulement une petite fraction du nombre total d’établissements.

Mystère sur le cinq hôpitaux en France qui auraient partagé les données patients

Impossible toutefois de vérifier quels hôpitaux ont transmis les données de leurs patients: Surgisphere se réfugie derrière de prétendues clauses de confidentialité.

En France, la firme aurait récolté les données issues de cinq hôpitaux. Contacté par BFMTV, l’AP-HP est catégorique: la fédération des hôpitaux parisiens « ne travaille pas et ne met pas de donnée de santé à la disposition de Surgisphere Corporation, Quartz Clinical ou Surgical Outcomes Collaborative [appellations commerciales utilisées par Surgisphere] », nous a assuré une porte-parole.

De plus, selon nos informations, aucun établissement parmi ceux travaillant avec l’Inserm en France -a priori les plus en pointe dans l’expérimentation de nouveaux traitements contre le Covid-19- ne serait en fait autorisé à transmettre des données à toute entité étrangère.

Correction du Lancet puis remise en cause

Autre étrangeté géographique, l’étude a dans un premier temps mentionné un nombre de décès parmi les patients australiens… supérieur au décompte total du nombre de morts du Covid-19 par les autorités du pays. Simple inadvertance, selon The Lancet, qui a publié un correctif en indiquant qu’un groupe d’établissements asiatiques avait été par erreur labellisé « australasien », ne modifiant pas les conclusions de l’article. Jusqu’à ce que la revue, mise face au contradictions de l’article par une pétition de médecins britanniques, se résolve à une mise en garde en reconnaissant « d’importants doutes scientifiques ». Prélude possible à une rétractation pure et simple?

Surgie de nulle part

Mais au-delà des doutes sur la fiabilité des données revendiquées par Surgisphere la réalité même de l’activité de cette entreprise est désormais mise en doute. Surgisphere n’étant pas cotée, l’essentiel de ses finances n’est pas connu. Les informations des sites spécialisés dans l’information légale des entreprises dépeignent une société de petite taille.

Première bizarrerie, de nombreuses adresses sont mentionnées. Certains sites situent la firme à Chicago, d’autres placent l’entreprise dans un autre Etat, à Houston au Texas. Là aussi l’adresse ne correspond pas à un quartier d’affaires, mais à une résidence composée d’appartements disponibles uniquement à la location, principalement occupés par des employés du Texas Medical Center qui se trouve à proximité.

Dun & Bradstreet, base de données d’informations juridiques sur les entreprises, localise pour sa part le siège de Surgisphere Corporation dans la ville de Durham, en Caroline du Nord. À une adresse correspondant à une maison banale dans un quartier résidentiel. Ce fournisseur de données réputé rapporte un chiffre d’affaires annuel de 45.245 dollars ainsi qu’un effectif total de… deux employés. Ce qui ne fait pas beaucoup pour une entreprise qui prétend mettre en œuvre une transformation tectonique des soins de santé, de façon à ce que le monde se porte mieux, selon un des credo avancés par Surgisphere.

La société avait par ailleurs annoncé en mars avoir mis au point « un outil de diagnostic » constitué de trois tests sérologiques répandus, offrant ainsi une sensibilité et une spécificité accrue. « Surgisphere existe pour aider à rendre le monde meilleur. Cet outil est la première arme efficace dans la lutte contre cette pandémie mondiale. Un diagnostic précoce signifie un traitement plus rapide, ce qui signifie plus de vies sauvées », déclarait alors son patron Sapan Desai dans un communiqué. Cet outil, s’il a été finalisé, n’est à notre connaissance pas utilisé à ce jour.

Une entreprise fantôme ?

De quoi ajouter du crédit aux accusations du professeur Philippe Froguel, qui a qualifié Surgisphere d’entreprise fantôme sur BFMTV. « Lorsque l’article est sorti dans The Lancet, je ne me suis d’abord dit qu’apparemment non seulement l’hydroxychloroquine n’était pas efficace, mais que ce protocole semblait comporter des effets secondaires. Mais deux jours après sa publication, alerté par différents confrères notamment via les réseaux sociaux, j’ai eu l’occasion de me plonger dans les tables de données, et les bras m’en sont tombés », indique le scientifique, professeur à l’Imperial College de Londres ainsi qu’à l’Université Lille 2. « L’uniformité des données sur un aussi grand nombre de patients m’a surpris. Par exemple, le taux de personnes diabétiques est exactement le même pour chaque continent », ce qui ne correspond pas à l’épidémiologie du diabète.

Réagissant à la controverse, Surgisphere a publié le 29 mai sur son site internet une « réponse à la réaction répandue à l’égard de l’étude du Lancet« . Une réponse à rallonge, mais pauvre en éléments concrets. « Il est d’une importance vitale que nos collègues scientifiques comprennent la validité de notre base de données », répète la firme, indiquant que le fameux registre résulte de l’agrégation de données anonymisées fournies par les clients de sa plate-forme d’analyse QuartzClinical. Dans le cadre des accords avec les établissements clients, Surgisphere dit disposer de l’autorisation de ces hôpitaux pour accéder aux données des dossiers médicalisés de leurs patients. Mais sans citer le moindre d’entre eux.

« Plus j’avançais dans la lecture des données, plus j’étais furieux contre ceux de mes confrères qui sont allés dire partout tout le bien qu’ils pensaient de l’étude sans aucun recul. Je considère que toute l’histoire de Surgisphere n’est qu’une mystification, avec une directrice des ventes qui apparaît n’être qu’une actrice spécialisée recrutée pour l’occasion… Tout indique que les études publiées par le Lancet mais également par le New England Journal of Medicine, sont bidonnées de A à Z« , commente Philippe Froguel.

Exerçant aussi bien en Grande-Bretagne qu’en France, le spécialiste de la génétique et du diabète n’est pas étonné d’un tel dérapage de la revue britannique, propriété aujourd’hui du géant de l’édition Elsevier. « The Lancet, c’est un peu le Daily Mail des revues scientifiques: 80% de sérieux et 20% d’articles destinés à faire le buzz ». « On demande à des spécialistes de le relire parfois en quelques jours. Souvent sans leur laisser le temps d’un examen sérieux. »

Une course à la publication

Pour Philippe Froguel, cette précipitation en dit long sur « le degré d’affolement des revues scientifiques, qui depuis deux mois reçoivent dans un contexte de crise sanitaire des études un peu approximatives, et qui néanmoins cherchent à publier des annonces marquantes alors qu’elles sont constamment en bagarre pour le fameux « impact factor » (qui mesure leur influence auprès de la communauté médicale). »

En l’occurrence, la revue britannique a sans doute fait preuve de naïveté, « n’imaginant pas l’ampleur de la supercherie ». Reste que selon le professeur Froguel « cette attitude du Lancet dessert toute la communauté scientifique. De telles pratiques ne sont bonnes pour personne – mais du haut de ses 200 ans, la revue y survivra comme elle avait survécu au scandale de l’étude de Wakefield qui disait faire le lien entre l’autisme et la vaccination. L’étude sur l’hydroxychroloquine sera rétractée à son tour, et dans le pire des cas le rédacteur en chef perdra son poste, mais The Lancet continuera à publier ».

 



Fin de partie pour l’étude controversée du Lancet doutant de l’hydroxychloroquine

Par Amélie BOTTOLLIER-DEPOIS –  24matins.fr – 05/06/2020

Un flacon de comprimés d'hydroxychloroquine dans une pharmacie de Provo, le 20 mai 2020 dans l'Utah

Un flacon de comprimés d’hydroxychloroquine dans une pharmacie de Provo, le 20 mai 2020 dans l’Utah
© AFP/Archives GEORGE FREY

Submergée de critiques de scientifiques du monde entier, l’étude du Lancet à l’origine d’un changement éphémère de politique de l’OMS sur l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 a finalement sombré jeudi après la rétractation de trois de ses quatre auteurs.

“Nous ne pouvons plus nous porter garants de la véracité des sources des données primaires”, écrivent les trois auteurs au Lancet, mettant en cause le refus de la société les ayant collectées, dirigée par le quatrième auteur, de donner accès à la base de données.

Publiée le 22 mai dans la célèbre revue médicale, l’étude concluait que l’hydroxychloroquine n’était pas bénéfique aux malades du Covid-19 hospitalisés et pouvait même être néfaste.

Alors que d’autres travaux à plus petite échelle étaient parvenus à la même conclusion qu’elle, sa parution avait eu un retentissement mondial et des répercussions spectaculaires, poussant notamment l’OMS (Organisation mondiale de la santé) à suspendre ses essais cliniques sur l’hydroxychloroquine contre le Covid-19.

Mais les critiques n’ont pas tardé, en masse, venues des défenseurs de la controversée molécule comme le chercheur français Didier Raoult qualifiant l’étude de “foireuse”, mais aussi de scientifiques sceptiques sur l’intérêt de ce médicament pour les malades contaminés par le nouveau coronavirus.

Alors mercredi, l’OMS a finalement annoncé la reprise des essais cliniques avec l’hydroxychloroquine et l’étude européenne Discovery envisage de faire de même.

Les principales critiques portaient sur la fiabilité des données de cette étude (96.000 patients de 671 hôpitaux) collectées par Surgisphere, qui se présente comme une société d’analyse de données de santé et qui est dirigée par Sapan Desai, quatrième auteur de l’article.

Les auteurs ont alors répondu en annonçant un audit “indépendant” sur leurs résultats et l’origine des données. Mais trois d’entre eux, dont le principal Mandeep Mehra, ont finalement jeté l’éponge.

Surgisphere ayant refusé de transférer la base de données en raison des accords de confidentialité avec ses clients, les experts missionnés “n’ont pas pu conduire une revue indépendante et nous ont informés de leur retrait du processus d’évaluation par les pairs”, écrivent-ils dans le texte publié jeudi par le Lancet, présentant “leurs plus profondes excuses”.

L’hydroxychloroquine à l’heure de la recherche d’un traitement contre le Covid-19© AFP John SAEKI

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Dans son communiqué, Le Lancet, assurant prendre “très au sérieux les questions d’intégrité scientifique”, estime “urgent” d’évaluer d’autres collaborations avec Surgisphere.

“Immense scandale”

“Il y a encore des questions en suspens sur Surgisphere et les données prétendument intégrées dans cette étude”, insiste la revue, qui avait déjà publié mardi soir un avertissement sous la forme d’une “expression of concern” (“exprimant sa préoccupation”).

Le New England Journal of Medicine (NEJM), qui avait publié une étude de la même équipe réalisée avec les données de Surgisphere, sur le lien entre la mortalité due au Covid-19 et les maladies cardiaques, a lui aussi annoncé jeudi soir la rétractation de ces travaux.

Le professeur Didier Raoult, au coeur de la controverse du Lancet sur l’hydroxychloroquine, le 3 juin 2020 à l’IHU de <a target="_blank" title="Marseille" href="https://www.24matins.fr/provence-alpes-cote-dazur/bouches-du-rhone/marseille">Marseille</a>

Le professeur Didier Raoult, au coeur de la controverse du Lancet sur l’hydroxychloroquine, le 3 juin 2020 à l’IHU de Marseille © AFP Christophe SIMON

Le Dr Desai, qui a défendu depuis le début l’“intégrité” de ses données, a de son côté décliné tout commentaire jeudi, a indiqué à l’AFP l’agence assurant sa communication.

Dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière, des dizaines de chercheurs du monde entier avaient dressé une longue liste des points problématiques de l’étude, d’incohérences dans les doses administrées dans certains pays à des questions éthiques sur la collecte des informations.

Ces signataires jugent également que des essais cliniques rigoureux sont nécessaires pour évaluer les médicaments, alors que l’étude controversée n’est qu’une compilation de données préexistantes.

L’étude en question soulignait d’ailleurs elle-aussi la nécessité de poursuivre les essais cliniques pour “confirmer” ses résultats.

Mercredi, une autre étude menée aux Etats-Unis et au Canada publié dans le NEJM a conclu que la molécule est inefficace dans la prévention du Covid-19.

Ces résultats étaient très attendus car il s’agissait d’un essai contrôlé randomisé, protocole considéré comme la référence pour l’étude des résultats cliniques. Mais elle est “trop petite pour être irréfutable”, a insisté Martin Landray, épidémiologiste à l’université d’Oxford.

Après la reprise annoncée des essais par l’OMS, d’autres résultats devraient arriver.

“Les résultats d’essais randomisés sont nécessaires pour tirer des conclusions fiables. Espérons que les résultats seront disponibles bientôt”, a commenté jeudi Stephen Evans de la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

Dans le cas contraire, avec le ralentissement de l’épidémie qui rend plus difficile d’enrôler de nouveaux patients, le débat acharné entre défenseurs et détracteurs de la fameuse molécule risque de se poursuivre.

Quoi qu’il en soit, cette affaire autour de l’étude du Lancet “est un immense scandale très préjudiciable à la communauté scientifique”, a souligné sur Twitter le Pr Gilbert Deray, de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Catégories :Actualités

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