Histoire : Le café maure, une inspiration ottomane pour un espace de détente maghrébin


par GHITA ZINE – yabiladi.com – 26/07/2020

Le concept du café maure trouve ses origines dans des traditions ottomanes de gestion de ces espaces, en tant que lieux de réceptions et de soirées mondaines. Exporté en Tunisie et en Algérie, il a inspiré des propriétaires marocains, qui l’ont façonné à leur manière.

Son nom inspire une forte connotation arabe et Nord-africaine. Mais il n’en est rien, car même s’il porte l’appellation de «café maure», cet espace a été conçu d’abord sous l’Empire Ottoman (1299 – 1923). En effet, ce qu’on appelle communément «café maure» était pensé comme espace public aménagé principalement pour une clientèle masculine, férue de réceptions, de soirées mondaines et musicales, au cours desquelles l’assistance sirotait un café soigneusement mijoté ou un thé aux mille senteurs.

Alors qu’on y servait des boissons au cœur de controverses historiques sur leur légalité ou non, le «café maure» tel que conçu chez les Ottomans n’a pas toujours été vu d’un bon œil. Le fréquenter pouvait conduire à vous donner une mauvaise réputation. Plus tard, il a bénéficié d’une plus large acceptation, a inspiré des dirigeants dans la mise en place de jardins collés à ces lieux, puis a attiré habitants locaux et touristes.

Café turc ou café maure ?

Avant d’être un espace de sociabilité, le café maure est un produit «historique du langage». Historien, juriste, professeur et maître de conférences actif entre Oran et Paris, Omar Carlier a analysé cette dimension dans «Le café maure, sociabilité masculine et effervescence citoyenne (Algérie XVIIe-XXe siècles)» (Cambridge University Press, 2017).

«Depuis le XVIe siècle, le Maure désigne cette partie de la population qui, composée du mélange des autochtones des villes et des Andalous chassés d’Espagne par la Reconquista, dispute au Turc la primauté citadine à l’intérieur d’une hiérarchie de statuts, fondée sur le critère ethnique de différenciation», écrit le chercheur.

Par son analyse, Omar Carlier remonte ainsi l’émergence de ces espaces en Afrique du Nord, exemple pris de l’Algérie. Dans le pays, l’administration ottomane a en effet dupliqué différents aspects du mode de vie turc. En 1830, l’occupation française s’est accaparé les derniers bastions ottomans de la région, mais le café tel qu’aménagé par les hommes du dey est resté, «et avec lui son espace, ses fonctions et ses usagers préférentiels ou typiques». «Pourtant, tout a changé. Et la société dans laquelle il survit, et le regard porté sur lui», d’où «le café barbaresque est devenu café maure», note Omar Carlier.

L’historien rappelle que les premières descriptions des rituels ayant inspiré la conception de ces lieux remontent même au XVIIe siècle. Dans ce sens, il note que Pierre Dan, qui a mené des expéditions en Afrique du Nord pour la France, a été le premier à décrire ces habitudes, dans un récit daté de 1637. L’auteur mentionne «la boisson et son usage en Alger», comme coutume turque.

Ces dernier s’assemblent «dès le matin dans les grandes rues, où il y a des marchands et dans les places publiques, où se tiennent les bazars ou les marchés». «Là sur le bord des boutiques, ils s’entretiennent à discourir et à prendre dans de petites écuelles de porcelaine du café et de l’eau de vie», selon Dan. Souvent des hommes, ils «emploient ce bel exercice deux ou trois heures par jour, dont le reste se passe à prendre du tabac en fumée».

Un espace de sociabilisation, mais aussi de détente

Explorateur, scientifique et encyclopédiste français, Charles Marie de La Condamine a, pour sa part, décrit «une maison de café». Omar Carlier rappelle que ces évocations sont documentées dans un manuscrit, paru un siècle plus tard, daté de 1731.

Dans ce texte, on apprend que ces espaces sont aménagés en «grandes salles voûtées, soutenues de colonnes». Ils se situent principalement «près de la maison du dey et dans quelques autres endroits». «On s’y entretient de nouvelles comme en France», selon La Condamine, qui note que «les politiques oisifs et autres fainéants s’y rassemblent souvent». Aussi, les soulèvements et les révolutions «y sont éclos», sans empêcher que ces lieux soient «remplis des espions du dey».

Encore un siècle plus tard, l’ancien captif italien Pananti enrichit cette description, dans un récit paru en 1820, conférant au café maure une «fonction hédoniste» et «un parfum de transgression accordé à la figure de l’excès». En plus de la consommation du café, du tabac ou de l’eau de vie, il indique que cet espace exclusivement masculin a toutefois été fréquenté par des femmes, qui y ont exercé comme chanteuses et danseuses.

«La femme modifie et perturbe par son chant et sa danse le rythme et la norme du bonheur quotidien. Cette sublimation du plaisir dans le regard et la suspension de la parole rend manifeste un principe dont le café barbaresque était porteur: celui de la présence non verbale.»

Omar Carlier

Des Cafés maures au Maroc

C’est ainsi que la conception du café maure est devenue partie intégrante de la vie citadine en Afrique du Nord. A Tunis, des images documentent les rassemblements dans des lieux similaires, à la fin du XIXe siècle.

Bien que le Maroc n’ait pas fait partie des territoires ottomans, l’architecture du café maure a inspiré des espaces de réception, où la clientèle masculine se retrouve plus souvent autour d’un thé à la menthe. C’est au cours de la première moitié du XXe siècle qu’ils ont été aménagés. Leur architecture a tellement fasciné sultans et gouverneurs marocains, qu’on les retrouve dans plusieurs villes.

A Tanger, le Café Hafa tient grandement de la conception du Café maure, souvent aménagé au Maroc de manière à donner sur un espace vert ou maritime. En 1921, c’est sur une falaise qu’il a ainsi été construit, proposant une vue imprenable sur la Méditerranée et laissant transparaître au loin la péninsule ibérique. Plus qu’un lieu de ritualisation des citadins dans une ville longtemps internationale, ce lieu a également attiré écrivains et artistes, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Ravagée par le tremblement de terre en 1960, Agadir a bien eu son Café maure aussi. Il a été mis en place au niveau sud-ouest de la casbah, sur une terrasse au canon dominant la baie. Son cahier des charges a été établi en janvier 1934, par le Syndicat d’initiative et de tourisme de la ville. C’est Paul Gautier qui a franchi le pas pour le faire, soutenu par Fernand Barutel, alors président de l’organisation. L’autorisation d’exploitation a été octroyée aux gérants du lieu en octobre 1934, avant l’inauguration en avril 1935.

Quelques vues du Café maure d’Agadir (Coll. M. Terrier) :

Dans l’est du Maroc, non-loin de l’Algérie, Oujda aurait aussi eu son Café maure. Des acteurs de la société civile locaux suggèrent qu’il aurait été aménagé dans ce qui s’est appelé plus tard Café Colombo. «Ce café maure (ou arabe), avec son immense portail à deux battants en vieux bois massif, tombants de part et d’autre sur les flancs de son entrée sous forme d’arcade, fortement badigeonné par une sorte de peinture offrant un aspect beige pour le faire protéger contre la corrosion, se faisait distinguer et se montrait voyant», écrit l’associatif Mohammed Bouassaba.

Dans la partie de la casbah des Oudayas à Rabat, donnant sur le Bouregreg, les hauteurs du Jardin andalou donnent également sur un Café maure, rattrapé par l’actualité de son projet de reconstruction. De style hispano-mauresque, ce jardin a été découvert dans les années 1920, par l’architecte français Tranchant De Lunel. Il a ainsi décidé de l’améliorer, pour en faire un espace de détente et de promenade au pied du palais de la casbah, où les sultans alaouites ont élu domicile.

 

 

Catégories :Actualités

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