Maroc : « Cet Aïd-el-Adha que le Covid nous a gâché ! »


Par Anis Bounani – lepoint.fr – 04/08/2020

Entre morosité et fureur des populations bousculées dans leurs us et coutumes, la fête du mouton a, comme l’Aïd-el-Fitr, payé son tribut au Covid-19.

Apres avoir subi les consequences du Covid-19 lors de l'Aid-el-Fitr, les Marocains ont vu leur Aid-el-Adha largement perturbe par la crise sanitaire du nouveau coronavirus.

Alors que le royaume commençait à la mi-juillet à enregistrer de faibles cas de contamination au nouveau coronavirus (NDLR : 200 en moyenne), les chiffres ont recommencé à bondir à partir du 25 juillet : 510 cas ce jour-là, 811 le lendemain et 1 046 le jour de l’Aïd ! Les symptômes d’une seconde vague étant apparents, l’État a refermé 8 villes le 26 juillet, interdisant ainsi l’entrée ou la sortie de Casablanca, Marrakech, Tanger, Tétouan, Fès, Meknès, Berrechid et Settat.

Cette nouvelle mesure sanitaire annoncée à la veille de Aïd el-Adha a déclenché une colère qui restera dans les mémoires, les Marocains voulant prendre congé et rejoindre à tout prix leurs proches. Vers 18 heures, quelques minutes après la publication du communiqué par les autorités, les autoroutes ont enregistré des embouteillages monstres et des scènes de chaos ont été observées dans les gares routières et ferroviaires. La fête du sacrifice cette année-là s’est faite contre le gré de la pandémie et contre le gré des autorités.

Une drôle d’Aïd-el-Adha que celle de cette année, qui a beaucoup impacté les éleveurs de moutons.
© Shutterstock

Surprises et désillusions

« J’avais tout prévu ! », confie Abdeljabbar quadragénaire vendeur de fruits et légumes à Ksar El Kbir (NDLR. nord du pays). J’ai fait mes valises, envoyé de l’argent à ma femme qui se trouve à Casablanca pour acheter un mouton et je me suis dirigé vers la gare routière pour rentrer chez moi voir mes enfants et passer la fête du sacrifice avec eux. En route, je suis surpris par des publications sur Facebook. Les gens y parlaient d’une interdiction imminente de se déplacer entre les villes. J’ai paniqué et ai eu des sueurs froides ». Une fois à la gare routière, Abdeljabbar a trouvé une foule monstre : tout le monde voulait rentrer passer la fête du sacrifice en famille. La décision de suspendre les déplacements intervilles a occasionné cette ruée désordonnée vers les transports routiers. « J’ai une faible immunité, je n’allais pas me bousculer avec des centaines de personnes. Je ne vais tout de même pas emporter le virus avec moi… J’ai donc rebroussé chemin et appelé un ami qui devait lui aussi partir à Casablanca », poursuit le vendeur de légumes.

L’illustration parfaite de la ruée sur les routes des Marocains à l’annonce des mesures de fermeture de huit villes. © Capture d’écran

 

Malgré ses efforts, la chance ne lui a pas souri pas. Son ami avait déjà pris l’autoroute et était bloqué par des accidents de la circulation causés par des Marocains pressés de regagner la ville où ils voulaient passer la fête de l’Aïd-el-Adha. « La fête du sacrifice est la seule occasion qui me permet de voir ma femme, mes enfants, mes parents, mes oncles, mes tantes et mes amis, a indiqué Abdeljabbar, toujours bloqué à Ksar El Kbir à l’heure où il se révélait au Point Afrique. Les autres fêtes nationales ou religieuses, je les passe seul ici. J’ai donc 4 jours pour trouver un moyen de rentrer à Casablanca et je vais le trouver coûte que coûte ! », s’est indigné le vendeur de fruits.

Un étau administratif progressif…

Selon le ministère marocain de l’Équipement et du Transport, du 26 au 27 juillet, la circulation a été infernale sur les routes du Maroc. 200 accidents ont eu lieu au cours de ces deux jours. 15 personnes y ont trouvé la mort. Pour la seule journée du dimanche 26 juillet, 96 accidents ont eu lieu sur les routes marocaines, dont 9 morts, 19 blessés graves et 146 blessés légers. Quant à la journée du lundi, le bilan a été de 6 morts, 7 blessés graves et 141 blessés légers. En somme, une veille de fête qui s’est terminée en deuil pour beaucoup.

Les autorisations de déplacement ont été les sésames pour s’affranchir des mesures prises par le gouvernement pour limiter le risque de brassage de populations et donc d’accélération de la circulation du virus © Shutterstock

La délivrance des autorisations de déplacement par les autorités a été nettement ralentie à partir du lundi 13 juillet pour être finalement suspendue. À Tanger, la Wilaya a aussi demandé aux entreprises de ne plus délivrer d’autorisations de déplacement pour leurs salariés. Une mesure parmi tant d’autres dans le seul souci de juguler le coronavirus même si, d’après des sources concordantes, une réservation d’hôtel pouvait servir à en obtenir pour quitter ou se rendre dans l’une des huit villes touchées par la mesure de fermeture. « C’est ridicule et honteux ! Ça n’a pas de sens ! Seuls ceux qui peuvent se payer un hôtel peuvent se déplacer maintenant. Les pauvres comme moi n’ont pas le droit de passer l’Aïd ?  » s’interroge sur un ton de rage Abdeljabbar.

… contre lequel il a fallu s’organiser

Bloqués dans des villes où ils ne comptent pas passer l’Aïd seuls, des milliers de Marocains ont tenté par d’autres méthodes peu orthodoxes de rejoindre leurs proches et de passer la fête du mouton. « J’ai pleuré à chaudes larmes lorsque mon fils m’a dit qu’il ne mangerait pas du mouton si je ne venais pas à Casablanca. Ça fait une dizaine d’années que je n’avais pas pleuré ainsi comme un gamin à qui on avait confisqué un joujou », a avoué Abdeljabbar.

À l’annonce des mesures de fermeture des huit villes, cela a été le sauve-qui-peut dans les gares et les routes.  © Shutterstock

Sur les réseaux sociaux, l’heure a été à la falsification des autorisations exceptionnelles de déplacement, délivrées de manière très restreinte à la base par les autorités locales. Une pratique qui a commencé bien avant les préparatifs de l’Aïd. « J’ai contacté une personne Llambda qui « vendait » des autorisations cachetées par les autorités locales et je lui ai demandé de m’en faire une. J’ai fini par en avoir contre la somme de 400 MAD (dirhams marocains), le triple du prix de mon billet de transport », a expliqué Abdeljabbar. Finalement, il a même trouvé des offres de covoiturage Ksar El Kbir-Casablanca à 500 MAD. L’arrivée risquée à Casablanca lui aurait coûté au total 1 000 MAD, soit près de la moitié du prix du mouton qu’il a acheté. « J’ai eu de la chance et lâché un énorme soupir car les autorités n’ont rien vu de louche dans mon autorisation. Il faut dire qu’ils étaient un peu laxistes aussi. C’est impossible de gérer tout ce beau monde désirant passer l’Aïd en famille », a conclu Abdeljabbar, soulagé. Si ce quadragénaire a eu de la chance à la dernière minute, d’autres ont broyé du noir durant tout leur périple. C’est l’exemple d’Assia, femme de chambre dans un hôtel à Tanger et qui a tout tenté pour rentrer chez ses parents à Rabat.

Pas de chance

« J’ai pu débrouiller une autorisation de déplacement. À la gare ferroviaire, on m’a laissé passer. J’étais aux anges ! Une fois à Rabat, ce fut le désespoir ! Un policier m’a dit que l’autorisation entre mes mains n’aurait pas dû m’être délivrée. Et de me demander de remonter dans le train », a révélé Assia, la voix cassée et chargée de désolation. De peur d’être accusée de falsification de documents, Assia s’est exécutée. Elle a passé l’Aïd chez une amie à Tanger, sans parents ni grillades. « J’ai passé le pire Ramadan de ma vie, et maintenant je passe le pire Aïd-el-Adha de ma vie. Je ne sais pas ce que sera la pire chose que je vais encore vivre à cause de cette fichue pandémie ! », a-t-elle avoué, le cœur brisé.

Pas question de baisser les bras

Cette jeune femme de chambre a accepté son sort mais d’autres Marocains n’ont pas du tout baissé les bras. Sacrifier un mouton n’est pas une obligation religieuse mais cet acte hautement symbolique et spirituel est devenu avec le temps une tradition, exempte de toute transcendance, obligatoire chez la plupart des Marocains. Pour s’en convaincre, il faut savoir que certains sont même capables de vendre les équipements électroménagers et des meubles de leur maison pour s’acheter un mouton. « C’est une question de fierté et quelquefois de frime entre familles. Il faut faire la parade. Il faut montrer aux voisins qu’on a le meilleur mouton, le plus corné, le plus beau, le plus délicieux, en somme, la perle rare ! Tout cela par amour pour l’Aïd », a avoué Walid, 35 ans, vendeur de poissons. Et cette pression sociale pousse souvent des personnes à dépasser leurs moyens surtout quand l’offre du cheptel est abondante et la demande beaucoup trop faible à cause de la crise financière engendrée par la pandémie.

Un marché des ovins peu florissant

D’après le ministère de l’Agriculture, une cinquantaine de souks d’ovins a été mise en place. De son côté, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) a procédé à la vaccination de plus de 2,6 millions d’ovins. « J’ai attendu toute l’année cette fête-là pour enfin gagner un peu d’argent et respirer après une longue année noire et paupérisée », a affirmé Hakim, éleveur d’ovins.

Cette année, le marché des ovins a été sérieusement perturbé et les éleveurs ont eu du mal à s’y retrouver financièrement. © Shutterstock

 

Les prix varient entre 1 000 et 5 000 MAD. Cela dépend de la race du mouton. Mais même s’il y a des bêtes pour toutes les bourses, les achats n’ont pas du tout explosé et cela nous a énormément affectés ! » Un peu partout dans le royaume, les éleveurs ont cherché à vendre le maximum de moutons après cette longue période de confinement qui a occasionné un grand trou dans les revenus.

Le monde rural fortement impacté

La baisse des revenus a touché 70 % des citoyens du monde rural contre 59 % des citadins. 77 % des exploitants agricoles ont vu leurs revenus chuter ces derniers mois, selon une enquête du Haut-Commissariat au Plan (HCP), en charge des statistiques officielles. L’an passé, le chiffre d’affaires global lié à Aïd-el-Adha a atteint environ 12 milliards de dirhams, selon le ministère de l’Agriculture. Cette année, il n’atteindra même pas la moitié, d’après les économistes. Quand on pense qu’à cela, il faut ajouter l’impact des humeurs des intempéries : les éleveurs ont dû payer très cher les engrais, l’eau, la paille et les aliments d’engraissage. Et à la veille de l’Aïd, quelque chose de surréaliste a eu lieu…

Des souks d’ovins fermés, d’autres ont subi des actes répréhensibles

Alors que les autorités tentaient de freiner la propagation du nouveau coronavirus, plusieurs marchés d’ovins n’ont pas respecté les mesures sanitaires mises en vigueur et aucune distance sociale n’y a été observée.

Conséquence : sept souks de bétail destinés au sacrifice de l’Aid el-Adha ont été fermés. La fermeture de ces souks n’a pas du tout aidé les vendeurs de moutons à baisser leurs prix, jugés exorbitants par les ménages marocains. Face à cette situation inédite, des actes de vandalisme et de pillage sans précédent ont eu lieu dans un souk à Casablanca.

« C’est une honte planétaire ! s’est écrié Messaoud, éleveur d’ovins qui a exposé ses bêtes au marché de la région d’Azmat, à la périphérie de la métropole économique. Nous sommes venus ici pour vendre nos moutons et des gens se sont mis à lancer des pierres sur nous pour nous chasser. On a compris par la suite qu’ils étaient mécontents des prix que nous proposions. Nous avons essayé de calmer les esprits et de livrer les fauteurs de troubles aux autorités, mais la situation a rapidement dérapé. Un grand nombre de personnes se sont mis à monter sur le toit de nos camions et à voler nos moutons. Certains les traînaient, d’autres se les arrachaient. Je n’ai jamais vu ça de toute ma vie ! », a raconté Hakim, choqué en se frappant les joues avec les mains.

La situation dans les souks a été tendue et confuse en raison du comportement de certains Marocains face aux éleveurs. © DR

 

D’après un communiqué publié par la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), 20 personnes ont été arrêtées, dont huit mineurs, pour « leur implication présumée dans des actes de violence, de vol et de jets de pierres » dans ce marché de bétail. La DGSN ajoute que « la nature et les motifs de ces actes font l’objet de recherches et d’enquêtes », notant que « les interventions ont permis d’interpeller plusieurs individus impliqués dans ces actes criminels et de rétablir l’ordre dans le marché ». « Les mis en cause ont été soumis à une enquête préliminaire sous la supervision du parquet compétent pour élucider les tenants et aboutissants de cette affaire », a précisé le communiqué.

D’autres scènes de pillage ont eu lieu au Maroc à la veille de l’Aïd. Plusieurs vidéos sont devenues virales sur les réseaux sociaux.

Pas de prières dans les mosquées…

Comme lors d’Aïd-el-Fitr, la prière de la fête du sacrifice n’a pas pu se dérouler dans les mosquées du royaume. Les visites familiales ont elles aussi été très limitées, voire impossibles. Dans un communiqué, le ministère des Habous et des Affaires islamiques a annoncé le vendredi 24 juillet 2020 que « la prévention contre le Covid-19 ne permet pas d’accomplir la prière d’Aïd-el-Adha dans les » mossalas « et les mosquées, laquelle peut être accomplie dans les domiciles ». Il est à rappeler que les Marocains ont pu, depuis le 15 juillet 2020, de nouveau accomplir leur prière collectivement dans les mosquées du royaume après quatre mois de fermeture et du confinement dus au coronavirus. Depuis cette date, les mosquées ont rouvert leurs portes aux fidèles, mais la prière du vendredi demeure non autorisée.

… mais de la débrouille dans l’air

Malgré toutes ces complications sanitaires qui ont empêché la plupart de passer un Aïd normal et serein en famille, plusieurs Marocains se sont débrouillés pour ne rien rater de l’aura et des traditions d’une des fêtes religieuses les plus importantes et les plus conviviales dans le monde musulman.

Certains Marocains, en anticipant, ont réussi à fêter l’Aïd au bord de la plage.  © Shutterstock

« J’ai demandé des vacances deux semaines avant l’Aïd et on me les a validées, Dieu merci », a confié Badr, 30 ans, responsable digital dans une agence de communication à Tanger. Ma femme a fait de même. Nous avons pu franchir les barrages sanitaires de la police avec un simple ordre de mission et nous avons pu transporter notre mouton dans le coffre de la voiture destination M’diq, dans un complexe balnéaire avec vue sur la mer. Ici, plusieurs personnes ont ramené eux aussi leurs moutons et les ont sacrifiés le jour de l’Aïd. L’odeur des grillades, le goût exquis de la viande et les bronzages sous le soleil devant l’azur de la mer n’avaient pas de prix… Nous avons bien fait de voyager avant que les mesures sanitaires ne soient resserrées », a poursuivi Badr avec délectation.

Au lendemain de la fête du sacrifice, plusieurs autres manifestations de joie et de festivités ont été constatées dans toutes les villes du royaume, malgré l’appel des autorités à faire preuve de plus de prudence.

De la fête traditionnelle aussi…

Sur les réseaux sociaux, plusieurs vidéos ont montré de grands rassemblements, lors du festival populaire de Boujloud à Agadir par exemple.

Cette célébration folklorique amazighe, observée chaque année après l’Aïd-el-Adha dans certaines régions du Maroc, a été organisée malgré l’interdiction des autorités.

Lors de cette manifestation, plusieurs personnes portent la peau du bétail sacrifié à Aïd-ell-Adha et se mettent à danser dans les rues de la ville. Résultat : le relâchement observé par la plupart des Marocains a fait augmenter le nombre de cas à 1063 le 1er août.

… au risque de relancer la vague

Le Maroc, qui était pourtant cité en exemple pour sa gestion proactive de la crise sanitaire du Covid-19, court le risque de revenir. Au total, ce sont quelque 25 015 cas et plus de 360 décès qui ont été enregistrés depuis le début de l’épidémie jusqu’à ce début du mois d’août. Et le taux de mortalité est en forte hausse depuis quelques semaines alors qu’il était devenu nul vers la mi-juillet.

La pression exercée par la crise sanitaire du Covid-19 sur l’Aïd-el-Adha présage-t-elle d’une deuxième vague tant crainte ?  © Shutterstock

Cette année où la fête du sacrifice a coïncidé avec la fête du Trône, le 21e anniversaire de l’accession du roi Mohammed VI au pouvoir, les festivités de cette célébration nationale ont toutes été annulées. Dans son discours le 30 juillet 2020, le roi du Maroc a appelé à accepter le sacrifice imposé par la pandémie.

Le roi Mohammed VI a appelé les Marocains à plus de vigilance face au Covid-19.  © DR

« Face aux signes de relâchement constatés, j’appelle à la vigilance, à la solidarité, au respect des mesures sanitaires et à l’élaboration d’un plan qui maintienne la nécessaire mobilisation, et permette d’affronter, le cas échéant, une éventuelle seconde vague de la pandémie », a-t-il dit. Des paroles qui illustrent combien la situation pandémique préoccupante appelle de la vigilance malgré les contrariétés observées à des moments aussi importants que l’Aïd-el-Fitr, l’Aïd-el-Adha et la fête du Trône.

Catégories :Actualités

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