Volcan des Canaries: le risque d’un tsunami au Maroc s’est estompé (Nacer Jabour)


par Samir El Ouardighi – medias24.com – 23/09/2021

A la veille du possible passage d’un nuage de particules sur une partie du territoire marocain, Médias24 a consulté le sismologue Nacer Jabour qui avance que ce phénomène entraînera, au pire, une suspension provisoire du trafic aérien avant de se dissiper progressivement. L’occasion de l’interroger également sur les moyens mis en œuvre par les autorités pour prévenir les risques sismiques et volcaniques, et d’en savoir plus sur les zones sensibles ayant connu un précédent meurtrier, comme Agadir ou Al Hoceïma.

Médias24 : Un commentaire sur l’avancée de la coulée de lave rejetée par le volcan Cumbre Vieja de l’île de Las Palmas, qui se rapproche dangereusement de l’océan Atlantique.

Nacer Jabour : En effet, les rejets de lave du volcan Cumbre Vieja se poursuivent, mais à une vitesse assez réduite.

Pour l’instant, l’écoulement est assez lent, et on ignore quand est-ce que la lave atteindra l’Atlantique.

– Les autorités espagnoles disent que c’est imminent …

– Il n’y a pas de véritable assurance, car tout dépend du débit de rejet ; et si ce dernier devait changer, tous les paramètres changeraient à leur tour.

Le dernier mot revient donc aux autorités espagnoles qui sont sur place, avec tous les moyens nécessaires pour surveiller l’évolution des rejets de lave.

– Quel est le risque encouru par la population locale ? On parle de possible explosion meurtrière quand la lave entrera en contact avec l’eau de la mer.

– En effet, il pourrait y avoir des explosions, mais très localisées. Elles toucheraient surtout leurs habitations, dont bon nombre ont d’ores et déjà été évacuées avant d’être détruites par les coulées de lave.

On peut citer, pour exemple, un dégagement de dioxyde de soufre d’un volcan au Cameroun, il y a quelques années, qui avait fait des victimes sur place uniquement, car l’effet de toxicité de ce gaz diminue avec les longues distances.

– Que risquent précisément les habitants de l’île ?

– Pour ceux qui sont à proximité, le risque est létal, car quand la lave entre en contact avec l’eau, elle génère un gaz extrêmement toxique. Il s’agit du dioxyde de souffre, qui peut s’avérer mortel pour tous les humains proches de l’explosion.

– Justement, les scientifiques espagnols affirment que ces éruptions volcaniques vont durer entre un et trois mois, et que les émanations de gaz vont atteindre le Maroc vendredi 24…

– En réalité, il s’agit juste de simulations faisant état d’un déplacement de fumées et de particules légères transportées par le vent.

A ce jour, le seul risque pour le Maroc est que ce phénomène puisse gêner la navigation aérienne avec ces particules qui s’insèrent dans les réacteurs des avions et obstruent aussi la visibilité immédiate.

– Peut-on imaginer un arrêt du trafic aérien au Maroc comme ce qui s’était produit il y a quelques années en Europe à cause d’un volcan islandais?

– S’il y a une densité importante de ces particules fines dans l’air, il n’est pas exclu de devoir arrêter momentanément la circulation aérienne, en particulier celle de l’aviation civile proche de cette zone.

Nous sommes encore loin de ce scénario, car il faut préciser que la navigation aérienne n’est toujours pas interdite aux îles Canaries et que le trafic continue comme si de rien n’était.

Au pire, il est possible de détourner la trajectoire des avions pour éviter la zone de turbulence qui est localisée à l’ouest de l’archipel ; et même si elle se diffuse dans le périmètre géographique régional, cela ne risque pas de poser des problèmes insurmontables.

– Si ce phénomène devait toucher le Maroc, serait-il localisé dans les provinces du Sud ou pourrait-il concerner tout le territoire national comme certains le prédisent ?

– D’après les simulations auxquelles j’ai pu avoir accès, les nuages de particules devraient surtout toucher les villes côtières de Laâyoune et de Tarfaya avant de remonter vers l’intérieur des terres. Mais comme il s’agit de simulations, il convient de les prendre avec beaucoup de réserve.

– Est-ce que le centre et le nord du pays risquent d’être couverts par ces nuages ?

– Il est difficile de répondre à votre question car ce scénario est basé sur des simulations qui, rappelez-vous, avaient été jusqu’à évoquer un risque de méga-tsunami qui n’a pas eu lieu.

– Depuis lundi dernier, le scénario d’un méga-tsunami pouvant affecter le Maroc s’est donc éloigné…

– En termes de risques, nous avons écarté la possibilité d’un méga-tsunami, mais il ne faut pas exclure, dans quelques jours, l’éventualité d’un petit tsunami localisé dans l’archipel quand la lave touchera l’océan.

Ne connaissant pas la quantité de lave qui va entrer en contact avec l’eau, il est très difficile de se prononcer sur le degré de force de ce tsunami et il faut attendre de voir quelles seront les masses en jeu.

– Le cas échéant, ce tsunami serait uniquement localisé aux îles Canaries ?

– Absolument, mais nous allons peut-être détecter quelques soubresauts dans nos côtes.

– Qui s’occupe des risques volcaniques et sismologiques au Maroc ?

– C’est le ministère de l’Intérieur qui est chargé de gérer ces dossiers à travers sa Direction des risques naturels.

– Ce département est-il dirigé par une équipe de scientifiques ?

– Il y a plutôt un partage des tâches avec toutes les institutions scientifiques du Maroc qui font remonter, par la suite, l’information au ministère de l’Intérieur.

Il y a donc un va-et-vient entre des entités de scientifiques et de gestionnaires qui traitent l’information.

– Combien d’acteurs sont sollicités ou mis à contribution ?

– Une trentaine dont la protection civile, des chercheurs spécialisés…

– Le Maroc ne dispose-t-il pas d’un institut de sismologie ou de volcanologie ?

– De volcanologie non, mais parmi ses tâches, l’Institut national de géophysique s’occupe des risques sismologiques et des phénomènes volcaniques.

– On entend de plus en plus parler de petits séismes au nord du Maroc…

– En effet, depuis le début de l’année, nous avons enregistré un accroissement de l’activité sismique. Le taux de sismicité indiquait, en moyenne, une centaine de séismes par jour.

Par la suite, l’activité a un peu diminué, mais nous gardons toujours un œil sur cette région.

– Mais pourquoi dans le Nord particulièrement, est-ce un problème de plaques tectoniques ?

– Dans le Nord, il y a en effet des plaques et des blocs terrestres qui s’entrechoquent.

Ils sont en contact direct avec les sous-plaques espagnoles et portugaises qui forment un bloc.

– Plus simplement, c’est la plaque de l’Afrique contre celle de l’Europe…

– Absolument mais, plus exactement, c’est une zone de contact entre la plaque de l’Afrique et celle de l’Eurasie.

– Dans ce cas, pourquoi la ville d’Agadir, pourtant située à des centaines de kilomètres de cette zone de contact, a-t-elle subi en 1960 le pire tremblement de terre de l’histoire du Maroc ?

– Bien qu’Agadir soit très loin de cette ligne de contact, elle a subi un choc sismique en raison d’un transfert des contraintes tectoniques vers l’intérieur.

– En d’autres termes, cela donne quoi ?

– En fait, même si on est très loin des frontières des plaques et de leur ligne de contact, on peut subir des tremblements de terre importants dans ces zones éloignées.

Je me dois de préciser que ce phénomène est extrêmement rare par rapport aux lignes de contact directes, où l’on enregistre des tremblements de terre pratiquement chaque jour.

 – Le séisme d’Agadir était donc le soubresaut d’un autre moins meurtrier qui a eu lieu dans le Nord…

– En effet, il y a eu un transfert des forces sismiques des blocs, du nord vers le sud, qui ont trouvé une faiblesse au niveau de la ville d’Agadir et qui ont fait craquer son écorce terrestre.

 – Y aurait-il une région particulièrement vulnérable au Maroc que vous surveillez attentivement ?

– S’il est vrai qu’aujourd’hui la technologie nous donne des moyens de surveillance assez précis, pour ce qui est des prédictions, c’est une science qui est relativement embryonnaire.

Par conséquent, on ne dispose pas encore de résultats suffisamment fiables sur lesquels s’appuyer pour annoncer à l’avance la zone précise d’un tremblement de terre, sa magnitude où même la faille à surveiller.

– Pourtant certains scientifiques avancent que la ville de San Francisco, sujette à de fréquents séismes, pourrait être rayée de la carte dans une trentaine d’années : mythe ou réalité ?

– En sismologie, il y a une règle de base qui énonce qu’un train peut en cacher un autre.

En d’autres termes, cela veut dire que quand un séisme d’une magnitude importante sur l’échelle de Richter (proche de 8 comme celui de 1906 à San Francisco qui a fait des milliers de victimes) se produit, il reviendra certainement et, en général, avec presque les mêmes types de dégâts humains ou matériels.

– Cela signifie-t-il qu’il ne faut pas exclure un nouveau séisme meurtrier à Agadir ?

– S’il faut en effet se méfier et se préparer, je me dois de préciser que, depuis 1960, la ville a fait beaucoup d’efforts en termes de construction architecturale, avec la prise en compte des risques sismiques.

Aujourd’hui, les normes sont strictes et il n’y a pas eu de nouvelles constructions sur les sites détruits.

– Soixante ans plus tard, et en cas de nouveau séisme, les dégâts seraient-ils moins importants ?

– Oui, car non seulement les zones habitables ont été déplacées vers le sud de la ville, mais en plus le code de construction contient des règles parasismiques beaucoup plus sévères.

Partant de là, les dégâts seraient certainement beaucoup moins meurtriers qu’en 1960.

– Quand on voit que le Japon, qui est à la pointe de la gestion des risques sismiques, connaît encore des séismes meurtriers, il y a quand même lieu de s’interroger au Maroc…

– Sachant que les Japonais et les Américains ne cessent d’actualiser leur code parasismique après chaque tremblement de terre, nous devons adopter la même démarche pour ne pas être pris au dépourvu.

– Quelles sont les failles potentiellement dangereuses au Maroc ?

– Avant tout, il faut préciser qu’une faille est une fissure dans la croûte terrestre ou, plus exactement, une cassure qui peut être longue de plusieurs kilomètres, ou alors locale de quelques centaines de mètres.

C’est en fonction de sa longueur que l’on pourra éventuellement estimer la magnitude du séisme, car plus la faille sera grande, plus le séisme généré sera fort en magnitude.

Si ces cassures sont partout, certaines sont inactives et d’autres très actives, comme dans le nord du Maroc qui est une zone très complexe.

En effet, elle recèle énormément de failles avec une fracturation intense qui découle de déformations constantes dues à l’affrontement des plaques africaines et eurasiennes et à un remodelage permanent.

– A partir de quelle magnitude sur l’échelle de Richter, un séisme peut-il être meurtrier au Maroc ?

– Tout dépendra de la vulnérabilité des bâtiments. S’ils sont bien construits, il faudra atteindre une magnitude égale ou supérieure à 6 pour de vrais dégâts ; mais s’ils sont anciens, 5 sera plus que suffisant.

– Pour conclure, comment le sismologue que vous êtes juge-t-il la fiabilité sismique du parc marocain?

– Je dirais que le parc des constructions antérieures à 1970 est assez faible, mais qu’il y a eu une prise de conscience, surtout depuis le séisme meurtrier d’Al Hoceïma en 1994 (6 morts), puis en 2004 (600 victimes).

Depuis cette dernière date, il y a eu une réelle amélioration de la qualité, avec le rajeunissement constant du parc immobilier du Maroc. Je pense que 60% du bâti est désormais conforme aux normes internationales.

Catégories :Actualités

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