La marocanité du Sahara, à travers l’histoire et les dynasties (1ère partie)

Par Sidi Mohamed Biadillah, Diplomate – aujourdhui.ma – 07/12/2021

La marocanité du Sahara, à travers l’histoire et les dynasties (1ère partie)

Les Almoravides sahariens assirent la singularité marocaine et consolidèrent les trois piliers de l’Etat-Nation marocain : «Imarat Al-Mouminine», la Commanderie des Croyants, la Baya’a – ce lien souverain éternel entre le Roi et le peuple-, et le rite malékite.

Le Sahara marocain occupe une place particulière dans l’histoire du Maroc ainsi que dans l’imaginaire collectif des Marocains, nourrie par son rôle fondamental, et souvent décisif, dans le processus de constitution de l’Etat-Nation et dans l’emplacement géopolitique du Royaume.
L’historien Henri Terrasse signale que «ce fait essentiel de l’histoire marocaine: la conquête périodique du Maroc intérieur (atlantique et méditerranéen) par le Maroc extérieur (continental et désertique), a pris des formes diverses. Le plus souvent, une dynastie née au-delà de l’Atlas a conquis le Maroc atlantique».
Le géographe Jean Célerier constate en 1930 déjà que «la fonction propre, l’originalité du Maroc, c’est d’être à tous les égards le lien, le lieu de passage entre l’Europe méditerranéenne et l’Afrique tropicale. Ignorer soit ce qui est revenu par le Sahara, soit le rayonnement de son action à travers le désert, c’est le mutiler et se condamner à ne pas le comprendre».

La communion d’union entre le nord et le sud du Maroc depuis l’antiquité

Le roi Carthaginois Hannon s’appuya, lors du fameux «Périple de Hannon», entre 450 et 350 ans av. J.-C, sur «des interprètes du nord» pour pouvoir communiquer avec les populations du sud du Maroc, lors de ce périple, à la tête de 60 navires conduits par 3.000 rameurs et transportant 30.000 femmes et hommes, qui l’amena des Colonnes d’Hercules à l’Île de Cerné (actuelle baie de Dakhla) et, puis, jusqu’au volcan du Cameroun.
Dans son chef-d’œuvre «Le Maroc Antique», l’historien Carcopino conclut que l’Île de Cerné, à équidistance de Carthage par rapport aux Colonnes de Hercules, ne peut être que la baie du Rio de Oro, comme le laisse ressortir le récit des reliefs, des climats et des populations, le long de la côte atlantique africaine, dans le périple du Roi Hannon.
La Pr. Hlima Ghazi-Ben Maïssa soutient, également, avec insistance, que c’est dans cette région du sud du Royaume du Maroc antique qu’il faudrait chercher l’Île de Cerné (Hernè dans les écrits grecs).
Ghazi-Ben Maïssa relève qu’il est inconcevable que le tracé du périple de Hannon – immortalisé sur des plaques puniques et suspendu dans le sacré temple de Kronos «Baal Hamon» – ne soit pas des Colonnes de Hercules au volcan du Cameroun (Chars des Dieux), en passant par l’Île de Cerné (Baie de Dakhla), sinon il n’aura pas mérité la portée, la curiosité et la notoriété qui continuent d’animer les débats entre scientifiques, chercheurs, historiens, archéologues, géographes, océanologues, …

La reconnaissance du Maroc entier par Ukba ibn Nafi

L’historien Michel Abitbol explique que, lors de sa 2ème entreprise d’islamisation du Maghreb Al Akça, Ukba ibn Nafi Al-Fihri, wali du calife omeyyade Yazid ibn Mu’awiya, s’est rendu compte qu’une telle conquête ne peut être complète ni intéressante que si elle englobe le Maroc tout entier, du nord méditerranéen au sud saharien.
Ainsi, en 681, Ukba ibn Nafi, et après avoir dominé Tanger, le Rif, le Moyen Atlas, le Haut Atlas, la vallée du Souss, descendit à Drâa et Sakia El Hamra, cet au-delà de Souss ; peuplé des Messoufa et Sanhaja (Amazighs porteurs de Litham).
Du périple de Ukba, la mémoire saharienne garde le jaillissement, suite au grattement de sabot de son cheval, d’un point d’eau – qui porte depuis son nom, «Hassi Al Farsia» -, aux sources de l’Oued Sakia El Hamra, qui permit de sauver ses cavaliers, assoiffés et exténués en plein désert, et qui continue, à nos jours, d’abreuver bergers et troupes.
L’un de ses descendants, Abderrahmane ibn Habib al-Fihri, gouverneur d’Ifriquia de 744 à 755, remit au jour, en continuité de celui d’Al-Farsia, un chapelet de puits, qui, 3 siècles après, sera baptisé «Triq Lamtouni», la voie Lamtouni, en référence au passage du sultan almoravide Abou Bakr ibn Omar Lamtouni (1056-1087) par Oued Sakia El Hamra lors de sa traversée vers les «Pays des Soudan».

Le Sahara du Maroc dans le voyage de l’historien andalou El Bekri

L’historien-voyageur andalou Abou Oubayd Allah El Bekri fut le premier à transcrire «Le Sahara du Maroc» pour désigner les régions sahariennes de l’au-delà du Souss.
En effet, dans son ouvrage de référence «Al Massalik Wal Mamalik», El Bekri décrit, dans le chapitre intitulé «De Oued Drâa à Oued Targa -actuelle Sakia El Hamra-», la vie au XIe siècle dans le Sahara du Maroc, peuplé de tribus de Sanhaja et Lamtouna, qui vivent des flux de personnes et de marchandises entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne.

La dynastie idrisside (788-1055)

Moulay Idris II, qui transféra la capitale du 1er Royaume Chérifien du Maroc de Walili (volubilis) à Fès, et après avoir assis son pouvoir sur le nord du Maroc, dirigea, de sitôt, son regard sur le Sahara marocain, où il conduit, avant son impromptue mort, ses troupes au sud de Marrakech, notamment à Nafis et Aghmat.
Une entreprise souveraine qui «ouvre les portes aux Almoravides et aux Almohades : ce qui commence là est l’histoire du Maroc, un compartiment distinct dans l’histoire du Moghreb», comme l’illustre le géographe-historien Emile-Félix Gautier dans «Le passé de l’Afrique du nord».
Après sa mort, son fils Moulay Abd Allah, nommé prince des régions d’Aghmat et de Nafis, à l’entrée du Souss, entreprit le développement de Tamedelt, au pied de l’Anti-Atlas, pour diriger le commerce caravanier plus à l’ouest, à travers un axe oriental, traversant les oasis de Jbel Bani, Oued Noun, Nul Lamta (Asrir), Oued Draa et Oued Sakia Al Hamra.

La dynastie almoravide (1055-1144)

Les sultans almoravides, issus de tribus sahariennes amazighes Sanhaja, Guedala et Lamtouna, érigent le Sahara marocain en foyer de la nation marocaine.
«Jusqu’aux Almoravides, le Maroc n’existait pas. Les Idrissides n’avaient pu que l’ébaucher en partie : de la mort d’Idris II à la conquête almoravide, le Maghreb el Aqsa n’avait vu, sous des formes diverses, que le triomphe du particularisme. C’est Youssef Ben Tachfin qui a rassemblé les terres marocaines, unies pour la première fois sous une même dynastie» .
Les Almoravides sahariens assirent la singularité marocaine et consolidèrent les trois piliers de l’Etat-Nation marocain : «Imarat Al-Mouminine», la Commanderie des Croyants, la Baya’a – ce lien souverain éternel entre le Roi et le peuple -, et le rite malékite.
Ils bouleversèrent, également, la physionomie de la route caravanière, en la faisant basculer vers le couloir occidental, correspondant dans sa partie saharienne à Triq Lamtouni, sur l’axe Drâa – Noun – Sakia El Hamra, qui domina le commerce transsaharien, durant de longues périodes, du XIe jusqu’au début du XIXe siècle.
La prééminence de l’axe occidental de la route caravanière repose sur plusieurs facteurs interdépendants, d’abord humains, s’agissant d’un ensemble social homogène, du nord au sud ; géographique, constitué d’un relief territorial harmonieux ; climatique, avec des températures et des taux d’humidité relativement ; sécuritaire et logistique, garantissant la sécurité des personnes et des marchandises ; et politique, marqué par un pouvoir central, qui exerce d’une manière directe, effective et permanente l’autorité souveraine du Royaume du Maroc sur son Sahara.
La décadence de cet axe caravanier majeur ne s’est produite qu’une fois inéluctable la supplantation du commerce caravanier transsaharien par le commerce maritime atlantique, avec la découverte du Cap de Bonne Espérance et la suprématie de la voie atlantique, comme l’a éloquemment exprimé l’historien portugais Vitorino Magalhaes Godinho dans sa fameuse métaphore sur «la victoire de la Caravelle sur la Caravane».

La dynastie mérinide (1269-1465)

La genèse de l’architecture tribale au Sahara marocain qui prévaut, jusqu’à nos jours, remonte aux XIV-XV siècles, à l’époque des Mérinides, des Zénètes du Sahara oriental, entre Figuig et Sijilmasa.
Pour le chercheur Antonio Frey, s’il faut fixer une date précise à la création de ce panorama tribal «elle ne pourrait être que durant le règne du sultan mérinide Abou el Hassan (1331/731-1351/752), initiateur de la centralisation du pouvoir politique et de la construction de monuments religieux, qui secondaient en importance les mosquées, s’agissant des zawiyas, Mâristân, et surtout Madaris».
En effet, le déplacement, du nord au sud du Maroc, des tribus des Beni Hassan, issues de la migration hilalienne du XI siècle, fut presque concomitant de l’installation à Oued Sakia El Hamra de saints-fondateurs des tribus sahariennes, notamment Ouled Tidrarine (Sid Ahmed Boukanbour), Yagout (Sid Ahmed Ouhassoun), Filala (descendants de Moulay Ali Cherif), Ouled Bou Sbaâ (Les sept martyrs des Bou Sabaâ), Laâroussiyine (Sid Ahmed Laâroussi) et Rgueibat (Sid Ahmed Rgueibi).
La politique saharienne des Mérinides se trouve ainsi à l’origine de l’éclosion de la société hassanie, née du brassage des tribus des Sanhaja (Lamtouna, Godala, Messoufa) et des Béni Hassan et de l’apport cultuel du mouvement maraboutique mérinide, dans l’objectif d’assigner à cette dernière la gestion de la traversée saharienne du commerce caravanier, particulièrement l’approvisionnement en eau, la sécurité du passage et la levée des impôts.

La dynastie saâdienne (1465 – 1659)

Les Saâdiens conquirent le pouvoir, après avoir conduit la résistance contre l’invasion ibérique, lancée par les tribus du Souss et de la vallée de Drâa, galvanisée par les confréries religieuses de Sakia El Hamra, dont le premier acte fut la libération Agadir (Cabo de Gué), en 1505, de l’occupation portugaise.
La dynastie saâdienne renoue avec la tradition des sultans dans l’exercice direct de leur souveraineté sur le Sahara marocain et dans le développement d’une politique saharienne ambitieuse et soutenue.
Le sultan Moulay Mohammed Cheikh conduisit, en personne, en 1566, une Harka «Mouvement» aux sources de Sakia El Hamra, où le souverain saâdien installa sa cour, pendant un certain temps, aux fins de superviser, in situ, la relance du commerce caravanier transsaharien, à travers l’axe Darâa – Noun – Sakia El Hamra.
Mais c’est surtout Moulay Ahmed Al Mansour Eddahabi, – le sultan noir -, de mère saharienne, des Berabish, qui replace la dimension saharienne du Maroc au centre de l’intérêt de l’Etat et de la vie de la nation.
Le sultan Al Mansour Eddahabi mena plusieurs Harkas dans la région du Sahara marocain, privilégiant, à chaque fois, d’emprunter Trig Lamtouni, voie royale de l’exercice de la souveraineté marocaine sur le Sahara marocain, durant l’ère du commerce caravanier transsaharien.
Dans l’une de ces Harkas, le sultan Eddahabi campa à Haouza (Smara), à l’occasion de son expédition vers l’Afrique subsaharienne. Le sultan Al Mansour Eddahabi reçut dans sa Khaima Sid Ahmed Rgueibi, saint-fondateur de la tribu Rgueibat, scellant ainsi le lien d’allégeance entre les sultans et rois du Maroc et les tribus sahariennes.
Le voyageur Luis de Marmol Carvajal (1520-1600) fit référence, dans sa «Description Générale de l’Afrique», à cette expédition «sultanesque» pour refaire vivre le commerce caravanier transsaharien, marqué par le passage de l’axe Oueds Drâa – Noun – Sakia El Hamra.
Qualifiée par Raymond Mauny de l’ «une des principales liaisons sahariennes de tous les temps», la voie occidentale de la route caravanière transsaharienne fut décrite par l’historien-voyageur andalou Al Bekri comme l’étape clémente dans la traversée désertique avant d’entrer, de plain pied, dans «Al Majaba Al Koubra», «la Grande Solitude».

Le Poste de contrôle de Haouza (XVI – XVII siècle)

De l’époque Saâdienne, la région de Sakia El Hamra conserve le plus ancien bâtiment construit -connu jusqu’à présent-, comme vestige de la place qu’occupa Sakia El Hamra dans l’approvisionnement en eau, la sécurisation et la traçabilité du commerce caravanier transsaharien .
Cet édifice, construit en pierre, au sommet d’une colline d’un affluent de Oued Sakia El Hamra, dans la zone de Hauza, à Smara, et dont les vestiges sont encore debout, semble être érigé en tant que poste d’avant-garde au commerce caravanier transsaharien.

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