Sécheresse, pesticides, transhumance… Pourquoi les abeilles disparaissent au Maroc ?

h24info.ma – 20/02/2022

Depuis cet hiver, les apiculteurs marocains font face pour la première fois à un effondrement des colonies d’abeilles, dont l’origine est encore inconnu. Une des pistes étudiées est celle de la sécheresse inédite qui frappe le Maroc cette année. Certaines mauvaises pratiques, dont l’usage des pesticides, pourraient aussi être derrière leur disparition. 

Si le phénomène existe déjà ailleurs, c’est la première fois qu’il est signalé au Maroc. Depuis quelques semaines, plusieurs colonies d’abeilles ont mystérieusement déserté leurs ruches, au grand dam des apiculteurs nationaux. « Au Maroc, le phénomène est nouveau. C’est la première fois que ça nous arrive. Mais les personnes qui font le suivi des abeilles au niveau mondial le connaissent bien, notamment au Canada où ça a beaucoup fait parler dès les années 2000 », nous explique Mohamed Merzouk, vice-président de la Fédération régionale des apiculteurs de l’Oriental, lui-même apiculteur à Berkane.

Ces 20 dernières années, le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles (Colony collapse disorder en anglais) a été signalé dans plusieurs régions du monde, notamment en Europe et en Asie.

Le constat au Maroc a été annoncé le 21 janvier par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). Le nombre des apiculteurs concernés n’a pas encore été arrêté. L’enquête menée par ses services vétérinaires, en coordination avec les représentants de la Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture (FIMAP), a montré que seules quelques régions sont concernées, notamment Souss-Massa, Béni Mellal-Khénifra et Tanger-Téouan-Al Hoceima.

Manque de pollen

« Nous avons fait des échantillonnages avec l’ONSSA et nous les avons envoyés à un laboratoire à Casablanca. D’autres échantillons ont été envoyés jusqu’en France pour être analysés dans l’éventualité de détecter une quelconque anomalie. Mais les résultats des deux n’ont montré aucune maladie », explique Mohamed Merzouk.

Les analyses effectuées dans les laboratoires sur les ruches et le couvain d’abeilles excluent « d’une manière formelle » l’hypothèse d’une maladie, a annoncé l’ONSSA. Mais les « vraies causes » de ce « phénomène épidémique qui décime les colonies d’abeilles » n’ont pas encore été identifiées. « Les experts et scientifiques qui ont travaillé sur la question dans le monde ont étudié plusieurs pistes, dont l’impact que pourraient avoir la haute tension et les antennes des téléphones cellulaires. D’autres pistes ont alors été explorées », souligne notre interlocuteur.

Au niveau national, cette situation pourrait être liée à la faiblesse et au retard des précipitations. Selon Mohamed Merzouk, « au Maroc, la sècheresse pourrait expliquer leur disparition. Lorsqu’il n’y a plus assez de pollen, les abeilles subissent un déséquilibre important ». Un constat partagé par Said Herbali, de la Fédération régionale des apiculteurs de Casablanca.

« Le retard des précipitations a fait qu’il y eu un manque de pollen depuis la saison dernière. Sans pollen, les abeilles ne peuvent plus se nourrir correctement, ni stocker les protéines dont elles ont besoin pour survivre en hiver », explique-t-il.

Le Maroc fait face actuellement à l’une des pires sécheresses de ces quarante dernières années, ce qui compromet sérieusement la campagne agricole. « La moyenne nationale des précipitations a atteint à ce jour 75 mm, enregistrant ainsi un déficit de 64% en comparaison avec une saison normale », a indiqué un communiqué du cabinet royal, publié à l’issue d’une réunion d’urgence présidée par le roi le 16 février dernier.

Mauvaises pratiques 

Outre les conditions climatiques, certaines mauvaises pratiques et conduites dans l’apiculture sont pointées du doigt. « Certains apiculteurs ne savent pas encore comment se comporter avec leurs ruches. Ils n’ont pas assez d’expérience ou de connaissance pour le faire. Le recours abusif aux pesticides par certains agriculteurs menace aussi l’immunité des abeilles », estime Said Herbali.

« L’immunité des abeilles n’est plus ce qu’elle était. Avant, les abeilles pouvaient résister au vent et à des conditions climatiques plus difficiles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et c’est en grande partie à cause de l’intervention de homme », déplore Mohamed Merzouk. Selon lui, certains apiculteurs puisent dans les réserves de miel propres aux abeilles et les remplacent par un pourrissement artificiel composé essentiellement de sucre. L’objectif est d’assurer une grande production de miel, mais « ce n’est pas conseillé », soutient-il.

Parmi les pratiques répandues en apiculture, et déconseillées quand elles sont mal réalisées, il y a aussi la transhumance des abeilles. « C’est lorsque les apiculteurs déplacent leurs ruches de région en région pour produire plusieurs variétés de miel. Ils les emmènent par exemple dans la région d’Essaouira pour avoir du daghmous (miel d’euphorbe), ensuite à El Jadida pour ziitra (miel de thym) et à Maâmora pour l’eucalyptus. Pendant l’enquête que nous avons menée avec l’ONSSA, nous avons constaté que près de 90% des apiculteurs qui font de la trannshumance des abeilles ont eu ce problème », assure l’apiculteur de Berkane, qui lui a gardé presque toutes ses abeilles.

Le Maroc compte, selon la FIMAP, près de 36.000 apiculteurs et près de 650.000 ruches  mais beaucoup ne sont pas encore comptabilisés.

Trois races d’abeilles sont exploitées par les apiculteurs marocains: apis mellifica intermissa, appelée communément Tellienne et répandue dans la plupart des régions du Maroc, apis mellifica major, qui se trouve principalement dans le nord-ouest du pays et apis mellifica sahariensis, localisée uniquement dans le sud du Maroc et de l’Algérie.

7.500 tonnes en 2021

Selon le ministère de l’Agriculture, la filière nationale compte sept types de miel labellisés. La production de miel, elle, était jusqu’ici sur la bonne voie. Elle est passée de 4.717 tonnes de miel en 2009, à 7.960 tonnes en 2019, soit une progression de +69%.

Selon une étude présentée par la FIMAP en 2016, plusieurs contraintes pèsent toutefois sur la productivité de la filière. En plus des changements climatiques et des « sécheresses successives qui perturbent le calendrier des floraisons et des miellées », il y a la déforestation, l’insuffisance de programme de recherche et de purification des races d’abeilles locales et le faible encadrement du secteur.

Le 30 janvier dernier, le ministère de l’Agriculture a annoncé le lancement d’un programme spécial pour soutenir les apiculteurs touchés par la disparition des colonies d’abeilles. Le gouvernement a alloué un montant de 130 millions de dirhams (MDH) pour prendre des « mesures immédiates » afin d’accompagner les apiculteurs pour la reconstruction des ruches infectées.

Des campagnes de sensibilisation aux bonnes pratiques en matière d’apiculture vont être menées auprès des apiculteurs. « En attendant la levée du mystère », l’ONSSA assure de son côté qu’il poursuivra son enquête sur le terrain aux côtés de l’ensemble des intervenants pour identifier les « vraies causes » de ce phénomène.

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