Surexploitation de la nappe phréatique : Un stock stratégique d’eau déjà épuisé

par Khadija Khettou – fr.hespress.com – 21/02/2022

Le Maroc traverse aujourd’hui une sérieuse période de sécheresse, en raison du déficit pluviométrique en plus de l’insuffisance des stocks d’eau. Pour faire face à cette situation délicate, le Roi Mohammed VI a ordonné de débloquer en urgence la somme de 10 milliards de dirhams pour lutter contre les effets de la sécheresse.

Cela dit, et en parlant de sécheresse, il est important d’évoquer l’impact de la culture de certains légumes et fruits, qui consomment beaucoup d’eau, sur la nappe phréatique au Maroc, qui représente le stock hydrique stratégique du pays. Aujourd’hui, ces nappes souterraines sont épuisées à cause des puits clandestins et de la surconsommation par de grands agriculteurs, dont la production est destinée en grande partie à l’export.

Sollicité par Hespress Fr sur cette surconsommation des nappes phréatiques, le militant Mohamed Benata, Ingénieur agronome, Dr en Géographie, et fervent défenseur de l’environnement, nous a d’abord annoncé une bonne nouvelle.

Natif de la région de l’Oriental, le militant nous indique que le gouverneur de Nador a interdit, pour cette saison, la culture de la pastèque qui consomme énormément d’eau, notant que les décideurs ont commencé à prendre conscience de la spéculation à éviter, au vu de la sécheresse, du manque d’eau, des ressources hydriques faibles et autres.

A cet égard, l’expert assure que la culture de la pastèque à Zagora était une grosse erreur vu que les habitants de la région n’avaient même pas assez d’eau pour eux.

L’eau, un bien commun qu’il faut préserver contre la surexploitation

Sur l’impact de ces cultures sur la nappe phréatique, Mohamed Benata évoque la bonne gouvernance dans la gestion de l’eau et la nécessité d’une prise de conscience par nos décideurs de l’importance de l’eau, en évitant l’anarchie.

«  L’eau est un bien commun. C’est donc une gestion publique où l’Etat intervient, et heureusement qu’il le fait, puisqu’on ne peut pas laisser cette ressource vitale entre les mains des agriculteurs qui sont dans la concurrence, et qui épuisent les ressources en eau, surtout les eaux souterraines« , explique-t-il.

Ces eaux souterraines, poursuit le militant, représentent la sécurité hydrique du Maroc. « C’est notre stock stratégique au cas où le pays traverse des années consécutives de sécheresse. Et le Maroc, dans son histoire, a connu ça dans les années 80, lorsque le pays a enregistré 5 ou 6 années de sécheresse« , rappelle-t-il.

La préservation de nos nappes phréatiques et de nous ressources en eau est donc une nécessité absolue, estime Benata, en imaginant le pire scénario d’une année de sécheresse qui se prolonge jusqu’à l’année prochaine, ce que l’on n’espère pas.

Qu’est-ce qu’il nous resterait donc à boire se demande-t-il ? Allons-nous recourir au dessalement de l’eau de mer ou un autre moyen pour que les citoyens, bétails, animaux et oiseaux puissent boire ?

Selon l’expert en climat, le problème se pose au niveau des producteurs agricoles, avec l’encouragement et la subvention de l’Etat, avance-t-il. « L’Etat leur a permis d’épuiser nos ressources en eau durant des années. Les barrages sont presque vides. On dit que la moyenne est de 34%, mais la réalité est qu’ils sont à 6 voir 7% seulement. Ils sont presque vides, surtout les barrages du Sud du pays « , alerte-t-il.

« Aujourd’hui, poursuit Benata, la sécheresse nous a rattrapés, sans qu’on soit préparé à l’affronter, malgré la politique des barrages. Pourquoi ? Parce que les décideurs ont encouragé la création de nouveaux périmètres irrigués à chaque fois que les barrages sont pleins ou qu’il y a construction d’un nouveau barrage« , explique-t-il.

Normalement, lorsque les barrages sont remplis, c’est l’occasion pour créer un stock hydrique suffisant pour couvrir à deux ou trois années de sécheresse, et non pour augmenter l’agriculture et exporter la pastèque et les légumes en Europe, estime Mohamed Benata, notant qu’aujourd’hui, » nous avons épuisé notre stock stratégique d’eau« .

Peut-on s’en sortir ?

C’est la question qui revient avec insistance. Pour l’expert en environnement, cette année de sécheresse est une leçon pour tous les Marocains et les décideurs en premier lieu. Mais il estime toutefois que le programme exceptionnel lancé par le Roi Mohammed VI visant à atténuer les effets du retard des précipitations peut limiter les dégâts.

« Ce programme peut à la limite aider à surmonter la situation parce qu’il n’est pas question de laisser tomber le petit agriculteur, qui a deux ou trois vaches qu’il devra vendre pour manger. Et si ça se passe comme ça, nous allons perdre notre capital de production, le cheptel et les arbres aussi s’il y a plus d’eau. Et on ne parle même pas des légumes et fruits qui sont annuels. Aujourd’hui, à l’Oriental, ils ont décidé de ne plus donner d’eau pour l’irrigation des légumes », souligne-t-il.

Et d’ajouter: « Si on arrive à sauver l’arboriculture et le cheptel, les animaux, les oiseaux et l’homme qui doivent boire c’est déjà pas mal, pour garder au moins un peu de biodiversité. Aujourd’hui, il n’est pas question d’irriguer pour la culture des légumes et fruits, en espérant une nouvelle production l’année prochaine« .

S’agissant du programme de soutien lancé par le Roi Mohammed VI, Mohamed Benata estime que la partie concernant l’aide aux éleveurs était nécessaire, vu l’envolée des prix de l’alimentation.

« L’Etat, pour contrôler les prix, soutient les agriculteurs en leur procurant du blé, du foin, l’orge, etc pour ne pas perdre le capital de cheptel, surtout que les petits agriculteurs ne doivent pas être abandonnés. C’est donc une très bonne chose. Puis, il y a l’assurance agricole qui est bonne aussi puisque certains agriculteurs ont semé leurs terres, mais risquent de ne rien récolter. Donc il fallait une assurance pour compenser cette perte« , estime-t-il.

Concernant le creusement des puits, l’expert en environnement alerte encore une fois sur la faiblesse de nos ressources en eau. « Aujourd’hui, il n’y a plus d’eau. La nappe phréatique est épuisée comme on peut le constater au sud du Maroc à Agadir ou encore dans l’Oriental, à Oujda. Et c’est là la grande erreur de gouvernance dans la gestion de l’eau. Il fallait préserver notre stock stratégique d’eau, en stoppant l’irrigation des produits qui consomment beaucoup d’eau et qui sont destinés à l’export, parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort« , alerte-t-il.

« Si l’on donne l’autorisation à un agriculteur de creuser un puits d’une profondeur de 140 mètres ou plus pour irriguer la pastèque, comment va-t-on gérer deux ou trois ans de sécheresse de suite qui peuvent s’abattre sur nous vu les changements climatiques, sachant que dans les années 80, le Maroc a connu 5 ou 6 ans de sécheresse consécutive. Ce sont là des possibilités qu’il faut absolument prendre en considération », fait encore noter Benata.

Sécheresse au Maroc : Une leçon pour les décideurs

La situation actuelle de sécheresse que traverse le Maroc est une leçon qu’il faut prendre en considération dans l’avenir, a estimé l’expert, préconisant de noter ce qui est bien et ce qui est mauvais pour ne pas avoir à refaire les mêmes erreurs, surtout que la crise actuelle risque de s’accentuer dans le futur.

« Le rythme de la sécheresse au Maroc risque de s’accentuer. Raison pour laquelle le stock hydrique doit prendre en considération deux ou trois années successives de sécheresse et il ne faut pas prendre à la légère l’épuisement de la nappe phréatique« , dit-il, notant que malheureusement qu’aujourd’hui, et malgré la sécheresse,  » les dernières gouttes d’eau sont exploitées par les gros producteurs ».

« L’eau est une ressource qui n’est pas indéfinie. Au contraire, elle est limitée et calculée. On ne doit donc pas dépasser les stocks disponibles en eau, sinon les conséquences seront ingérables« , conclut-il.

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