HISTOIRE D’EAU – PAR HASSAN ZAKARIAA

Hassan Zakariaa – quid.ma – 15/04/2022

Montage tiré de l’ouvrage Et l’eau fut ! qui raconte l’histoire de l’eau potable au Maroc à l’occasion du 30ème anniversaire de l’ONEP créé en 1972 Il a été élaboré et rédigé en 2002 par Naïm Kamal pour le compte de l’ONEP (actuel ONEE)

Aux dernières nouvelles, les retenues des principaux barrages du Royaume ont atteint au 11 avril 2022, près de 5,52 milliards de mètres cubes (m3), soit un taux de remplissage de 34,3%. A la même date de l’année écoulée, 11 avril 2021, les réserves étaient à près de 8,2 milliards de m3, soit un taux de remplissage de 50,8%.

Mais ces chiffres tirés d’un document du ministère de l’Equipement et de l’Eau, sur la situation journalière des principaux grands barrages du Royaume, sont trompeurs. Ils ne disent pas le niveau d’envasement des barrages, qui grève ces retenues d’une importante part de leurs capacités. 

L’envasement, le fruit d’une ‘’négligence’’

Sans entrer dans les détails de ce phénomène naturel, l’envasement – important dans les zones méditerranéennes – est la conséquence de l’action érosive des précipitations dans le ‘’bassin versant’’ (rivières et cours d’eau). Les matériaux solides charriés par l’eau arrivent dans le barrage où ils se décantent. Au Maroc, il concerne la quasi-totalité des 150 barrages, avec des niveaux allant de 10% à 50% dans la quarantaine d’ouvrages les plus touchés.

L’envasement représente environ 75000 m3/an d’apports solides aux barrages. Il en résulte une perte équivalente de m3 d’eau. Cette perte se traduit au fil des ans, par près de 11 à 12% de réduction de la capacité utile des barrages, soit près de 2 milliards de m3 sur les 18 milliards que peuvent potentiellement contenir les retenues existantes.

C’est en amont de la construction des barrages que la prévention de l’envasement devait être menée. L’insuffisance de l’accumulation de savoirs en la matière sans doute dans un Royaume fraichement indépendant, l’urgence peut-être dans laquelle se trouvait le Maroc en construction face à la question de l’eau, que ce soit pour l’agriculture ou pour l’eau potable, ont fait que des options nécessaires n’ont pas été retenus pour la préservation des barrages des risques notamment d’envasement. 

Des questions aujourd’hui évidentes tels l’aménagement et la protection des bassins versants contre l’érosion par le boisement, la plantation de couverts végétaux, la réalisation de ‘’terrasses’’ ou de seuils qui ralentissent les écoulements, pouvaient paraitre, quand des experts plus avisés que d’autres, les posaient, comme accessoires à une époque où l’eau à domicile était un ‘’signe extérieur de richesse’’ et la ‘’corvée de l’eau’’ à puiser à la fontaine ou au puits communs, constituait la tâche le mieux partagée de la pluparts des foyers. L’agriculture elle-même dépendait encore pratiquement à 100% de la grâce du ciel.

Option hydrique contre aveuglement idéologique

Au Maroc, ‘’gouverner, c’est pleuvoir’’ ! Ce constat devenu truisme, prêté au maréchal Lyautey, mais dont l’auteur serait Théodore Steeg, résident général au Maroc de 1925 à 1929, dit tout du rapport du Royaume à l’eau et au ciel qui en est, au gré des ans, le généreux pourvoyeur ou le parcimonieux donateur. Il fut une préoccupation, centrale avec plus ou moins de bonheur, des dynasties qui se sont succédé au Maroc. Tout au fil des siècles, les décideurs n’ont pas manqué d’ingéniosité dans les systèmes d’irrigation, d’induction et de distribution des eaux, leurs emmagasinement aussi.

Mais il faudra attendre les années vingt du siècle dernier pour voir la politique de l’eau dans sa version moderne faire son entrée au Maroc, et les années soixante pour s’ériger en priorité des priorités.

Dans le contexte idéologique de ces années-là, où le slogan de l’industrie industrialisante, qui a joué bien des tours aux pays du tiers monde éblouis par ce miroir aux alouettes, l’option hydrique n’était guère évidente. C’est pourtant elle qu’adopta le Roi Hassan II insensible aux sirènes d’un tiers-mondisme détaché des réalités.

La politique hydraulique est lancée au milieu des années 60 en tant que ‘’politique des barrages’’ avec pour principal objectif un ‘’million d’hectares irrigués’’. Elle s’appuyait sur des ressources en eau estimées sur la base du ‘’cycle de l’eau’’ dont les résultats à l’époque donnaient des volumes annuels mobilisables de 22 milliards de m3 : 18 en eaux de surface et 4 en eaux souterraines.

Les besoins étant estimés alors à 9 milliards pour l’agriculture et 1 milliard pour l’eau potable conduisirent à l’adoption de la formule consacrant l’eau de surface à l’agriculture et les eaux souterraines à l’eau potable. Ce choix, simple voire simpliste, a été révisité au début des années 70 avec la création de l’ONEP (l’actuel ONEE) et la réalisation du barrage Sidi Mohammed Ben Abdellah sur le Bouregreg entièrement réservé à l’eau potable, adossé à la grande station de traitement de Akrech.

Deux phases marquantes de la politique des barrages 

La première phase, quasi-euphorique, fondée sur la politique volontariste de construction de barrages faisant que l’offre dépassait la demande, va des années soixante aux années quatre-vingt-dix. Les plus grands faits d’armes de cette période ont été la fin du rationnement et des coupures d’eau et la traversée sans énormes dégâts la sécheresse des années quatre-vingts (1981-1985), la plus longue depuis celle de 1776-1782 aux dommages incalculables.

La seconde va des années quatre-vingt-dix aux années 2000. Elle marque les limites de la gestion par la satisfaction de la demande, celle-ci commençant à rattraper puis à dépasser l’offre. En cause : des surfaces irriguées dépassant le million d’hectares, l’augmentation des besoins en eau potable en relation avec la dynamique d’urbanisation du pays et le principe du droit à l’eau inspiré par le discours royal de 2021 d’Agadir. Il aura pour axe central le lancement du programme de branchement à l’eau potable en milieu rural. 

C’est donc sur l’apparition de ces limites qu’arrive le nouveau règne de Mohammed VI qui, sans tarder, prend acte de la précarité et la fragilité de ‘’l’équilibre entre l’offre et la demande’. Dans son discours lors du Conseil Supérieur de l’eau (2001 à Agadir), le Souverain tranche le débat sur la prise en compte de la semi aridité du pays qui va aller s’accentuant : ‘’le temps est venu de changer radicalement, dit-il, notre perception et notre attitude à l’égard de l’eau, à travers la gestion de la demande de cette ressource et la rationalisation de sa consommation’’.

Un peu plus de vingt ans plus tard, il est légitime de s’interroger sur ce qu’en ont retenu les responsables en charge de la gestion de l’eau. Sans doute, beaucoup de choses ont été faites. Mais ce qui a été réalisé ou projeté est resté prisonnier de par la quête constante du ‘’développement de l’offre’’ là où il fallait et faut centrer l’action sur la demande et sa rationalisation, qu’il s’agisse de l’irrigation ou de l’eau potable. Subordonné à cette ‘’pratiquement doctrine’’, l’intérêt a porté sur la construction de nouveaux barrages et surélévation d’autres. 

La difficile équation 

C’est certainement un effort louable, qui induit toutefois une autre question de profane tout aussi légitime que la première : à quoi servirait l’augmentation de la capacité des retenues si par ailleurs l’évolution défavorable des conditions climatiques devient inexorable : réduction sensible des précipitations, augmentation des températures, récurrence rapprochée de la sécheresse réduisant sérieusement les apports en eau aux barrages. 

Cette triste évolution a fait passer le pays d’une situation de stress hydrique déjà acquis de longue date à une situation, selon les régions, de pénuries. Ce qui a entrainé, il faut le rappeler, ici et là dans les zones touchées, des manifestations de colère tant il ne s’agissait plus d’abreuver la soif du sol, mais rassasier celle des hommes.

Les études et les projections sur l’impact du changement climatique sur le Maroc ne sont pas rassurantes. Elles laissent présager une réduction de la pluviométrie allant de 15% à l’horizon 2030 à 30% vingt ans plus tard. La moyenne des apports qui était de 18 milliards de m3 est passée, selon certaines études, à 15 au milieu des années deux mille et pourrait se limiter à 12 à l’horizon 2030. 

Ces dérèglements climatiques sont entrés dans une dialectique négative avec l’envasement qui, à raison de 75000 m3 par an a produit une perte cumulée de 2 milliards de m3, sans compter les pertes autrement plus importantes dans les réseaux d’adduction et de distribution. 

Certes, ces perspectives peu rassurantes compliquent l’équation. Il n’en demeure pas moins que face à pareil état des lieux, on ne peut que rester songeur quand on lit que la directrice de l’Agence du Bassin Hydraulique du Bouregreg et de la Chaouia, tout en étant consciente que la tendance baissière des apports en eau risque de s’accentuer dans le futur, déclare qu’il est ‘’primordial de penser à des solutions telles la réutilisation des eaux usées, le dessalement et la préservation des eaux souterraines’’.

Il ne s’agit pas de lui jeter la pierre, mais quand elle avance qu’il ‘’est primordial de penser’’, vingt ans après le discours royal d’Agadir sur les déséquilibres entre l’offre et la demande, il est difficile de ne pas ‘’penser’’ que pas grand-chose a été fait. Que tout au plus, on pallie l’urgence en tablant sur les prières rogatoires et une meilleure année à venir. Pour un Royaume qui a été précurseur et avant-gardiste en la matière à contrecourant de l’air de l’époque, on ne peut être pour le moins qu’interloqués. 

En janvier dernier, alors que déjà l’année ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices, le ministre de l’Equipement et de l’Eau, qui n’est responsable de ce secteur que depuis octobre 2021 mais qui a été à de hautes responsabilités auparavant, allait à peu près dans le même sens en évitant l’ici et maintenant par une projection vers l’avenir. D’où encore cette question : pourquoi n’a-t-on pas agi quand le présent actuel pouvait encore se conjuguer au futur ?

La magie du dessalement

 Aucun responsable, à moins d’être irresponsable, ne peut prétendre qu’il ne savait pas une réalité dont on avait pris conscience très tôt, lorsqu’au début des années quatre-vingt on a commencé à développer des théories sur la nécessité d’émanciper le taux de croissance de sa dépendance des caprices de la pluie et de l’agriculture. 

 En scrutant l’horizon, Nizar Baraka a indiqué que ‘’la nouvelle stratégie’’ de son département s’attèle au dessalement de l’eau, devenu sésame, mettant en avant, la belle découverte, les deux façades maritimes dont jouit le Maroc. Il table sur la mise en place d’un total de 20 stations de dessalement de l’eau. Il retient dans ce vaste projet les régions du sud (Laayoune déjà opérationnel et Sidi Ifni) et le partenariat public-privé dans la région de Chtouka Ait Baha qui est en train de sauver Agadir et sa région. Il a également parlé du lancement du projet de Dakhla à travers l’exploitation de l’énergie éolienne pour le dessalement de l’eau. Il permettrait l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation de grandes superficies agricoles sans avoir recours à la nappe phréatique. Et il a enfin évoqué Casablanca, où un projet qui accuse du retard, lancé cette année, permettra le dessalement de l’eau, pour cette ville, à l’horizon 2026-2027, ainsi qu’à Safi (2025) et à Nador.

Si ainsi les perspectives ne sont pas bouchées, le présent nécessite une mobilisation tout azimut. En attendant que le dessalement qui n’est pas donné, libère le Maroc totalement ou partiellement de sa dépendance du ciel, l’une des urgences consiste en l’analyse critique au niveau de chaque bassin hydraulique pour avoir une idée plus prise et documentée de la réalité du terrain là où se pose le problème de l’adéquation entre demande et ressources en gardant à l’esprit que l’augmentation de la capacité des retenues ne veut pas dire automatiquement remplissage et disponibilité des eaux. 

Des voies et des pistes

La mise en œuvre des recommandations royales de 2001 doit porter, selon des experts, sur les normes retenues pour fixer le niveau effectif de la demande dans le secteur de l’agriculture qui consomme 85% des ressources et dans celui de l’eau potable. Elle doit se pencher aussi sur les conditions d’utilisation des ressources sur les plans de la rationalité, de l’efficacité et de l’efficience.

Cette action doit identifier les sources de gaspillages, les consommations exagérées et injustifiées en s’attaquant particulièrement aux pertes dans les réseaux qui sont importantes et inadmissibles dans le contexte actuel de pénurie dans certaines régions. Le travail consistera à récupérer la ressource existante parallèlement à l’investissement dans la recherche et la mobilisation de ressources potentielles. Il doit aussi chercher à identifier les ‘’niches d’économie possible’’ comme par exemple les zones anciennement agricoles, urbanisées dans des périmètres irrigués dont la dotation ‘destinée initialement à l’agriculture devient ‘’récupérable’’ pour d’autres usages dont l’eau potable.

Dans un entretien avec Medias24, Tariq Sijilmassi, président du directoire du Crédit Agricole du Maroc, parle de ces problématiques sur la base de la philosophie de « l’en-même-temps » : ne rien sacrifier de l’acquis en préservant les avantages compétitifs de l’agriculture marocaine si nécessaires à l’économie nationale, en explorant en même temps de nouvelles voies et pistes. 

Il prend pour exemple le modèle israélien, certes territorialement et démographiquement plus petit, mais dont toute l’agriculture reposerait sur l’eau dessalée. 

Le dessalement est encore à ses début au Maroc, et quand bien même il serait ‘’investivore’’, comme le furent les barrages en leur temps, il reste une voie quasiment incontournable. Il concerne l’eau de mer, mais doit aussi englober la désalinisation des eaux saumâtres de puits à l’intérieur des terres.

Tariq Sijilmassi s’exprime également sur la rationalisation de l’utilisation du capital hydrique du pays. Il donne pour exemple la micro-irrigation qui a fait ses preuves là où elle a été pratiquée (arboriculture et cultures maraichères). L’intelligence artificielle qu’il faut introduire n’est pas en reste. Savoir quand et combien d’eau il faut donner pour une production optimale grâce à la digitalisation, ce n’est pas facile, mais c’est possible et c’est rentable et il faut s’y mettre. Et il a un nom pour ça qui résonne bien dans l’oreille : La démocratisation du digital dans le monde rural. (Lire ICI )

L’option des barrages, contestée à ses débuts par de nombreux milieux, s’est révélée au fil du temps un choix judicieux, proactif des décennies avant même que ce terme fasse son entrée dans l’usage quotidien. Près de 66 ans plus tard, la croissance démographique, l’extension urbaine, les aléas climatiques sont, comme on l’a vu, en train d’en limiter l’efficience. 

Il y a aujourd’hui une convergence unanime sur la nécessité d’insuffler à la politique hydrique du Royaume un nouvel élan qui exige des changements dans les attitudes et les approches. Elle requiert le bannissement de la procrastination et appelle une révolution culturelle qui doit toucher aussi bien l’irrigation que l’eau potable. Ses esquisses sont déjà en place, mais l’urgence dicte la mise en œuvre sans attendre et sans tergiversations d’une action de récupération de ce que l’on peut de ce qui se perd, et le changement dans les comportements sans faiblir de ce que l’on doit modifier.  

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